Il y a quelque chose de très réconfortant dans les chansons de Sandrine Masse. Elle chante d’une manière familière, comme si elle racontait un conte. En effet, c’est ce qu’elle a toujours l’intention de faire. L’ours noir de son premier EP du même titre (sorti en 2022) vient d’un conte que son ami avait raconté. Sandrine a continué la tradition orale en racontant l’histoire avec sa voix, mais elle a improvisé avec la musique en même temps. C’était après qu’elle a mis les paroles sur papier. « J’ai dit ‘Sally, est-ce que c’est toi?’ L’ours n’a pas répondu/ Parce que ça s’peut pas un ours qui parle/ Mais j’ai vu dans ses yeux qu’elle pleurait/ Excuse-moi grand-maman/ D’pas t’avoir connue », chante-t-elle, au-dessus des strums délicats. Cet EP est une exploration de ces racines autochtones, ce qui est notable avec sa chanson Wendat Rap.
Pour son EP Là où la terre est (sorti en octobre dernier), cette exploration a évolué sous la forme de rencontres et de la recherche des territoires. Il y a, par exemple, la douceur de La gaspésienne et l’envie de voyager qui vient avec. Dans Tho ïohtih, elle chante en wendat pour la première fois, ravivant la langue des générations précédentes qui est, de nos jours, beaucoup moins présente.
Ayant commencé sa carrière musicale en tant qu’altiste, Sandrine Masse utilise maintenant sa voix comme un moyen d’ouvrir l’esprit des gens. Récemment, elle a reçu la Bourse Karim-Ouellet, un prix offert par le Grand-Théâtre de Québec pour les artistes émergents de la ville de Québec et de Wendake.
Le 18 février, Sandrine Masse a fait partie de la Grande vitrine autochtone au festival Phoque OFF à Québec. Cette vitrine était un rassemblement de théâtre (Omer St-Onge et Saulnia Jean-Pierre qui raconte les réalités qui se trouvent dans la communauté innue), de danse (une présentation de Wahsipekuk: Au-delà des montagnes, un projet de l’artiste wolastoq et québécoise, Ivanie Aubin-Malo) et de musique (Pako, Sandrine Masse, Régis Niquay, et Kris Kinokewin ont chacun joué une chanson de leur répertoire).
On a parlé avec Sandrine Masse après l’événement pour en savoir plus sur ses motivations derrière la musique.
Premièrement, félicitations d’avoir reçu la Bourse Karim Ouellet cette année. Quelle est la signification de ce prix pour toi et est-ce que tu sais ce que tu vas faire avec l’argent?
Merci! Oui. En fait, j’ai soumis un projet pour un prochain EP où j’explore les voix de mes ancêtres féminines à travers l’alto, qui est mon instrument principal, et à travers la langue Wendat. Cette bourse-là va m’aider à concrétiser le projet, mais c’est aussi un témoignage de la reconnaissance que la ville de Québec a pour les artistes émergents. C’est un bel honneur.
Le projet a l’air fascinant! As-tu déjà commencé la recherche?
Oui, j’ai déjà plusieurs pages de documentation. Ça va probablement être en collaboration avec l’artiste Catherine Major.
Pourrais-tu parler de tes racines autochtones et ta relation avec la culture pendant que tu étais jeune jusqu’à aujourd’hui?
C’est mon père qui est de la nation Wendake. J’ai grandi hors de la communauté, donc il m’a transmis ce qu’il pouvait, avec ce qu’il avait comme héritage. Malheureusement à l’époque de ma grand-mère, ce n’était pas bien vu d’être Wendat. Ma grand-mère est sortie de la communauté parce qu’elle avait marié un blanc et elle a perdu ses droits. Toute cette souffrance a fait en sorte que j’ai grandi avec une partie de mon héritage qui ne m’a pas été transmise. Donc, c’est quand je suis retournée dans ma communauté que j’ai reconnectée avec ma culture.
Quel est le rôle de la musique dans ta vie, surtout comme façon de t’exprimer? Par exemple, quand tu as lancé ton projet solo, est-ce que c’était avec l’intention d’explorer tes racines?
Oui, en fait c’était un peu en même temps. En explorant mes racines, j’avais besoin de m’exprimer de façon différente que juste en jouant d’un instrument. Il fallait que je chante aussi et que je dise quelque chose qui vient de l’intérieur de moi. La chanson était la meilleure façon de le faire.
Pour ceux et celles qui ne sont pas autochtones, je crois que la musique et la littérature sont vraiment des façons authentiques de s’éduquer. À ton avis, qu’est-ce qu’on peut faire pour ouvrir les esprits des gens et avoir plus de représentations dans la société?
Je pense qu’il y a de plus en plus de plateformes pour les artistes autochtones. Donc c’est simple, mais la solution est d’aller à la rencontre. Dans presque chaque festival, on devrait regarder dans la programmation s’il y a des artistes autochtones et aller à la rencontre de leur musique et de leur culture. Je pense que c’est une belle façon d’ouvrir le dialogue.
Dans la chanson Tho ïohtih, qui ouvre ton dernier EP, tu chantes en Wendat pour la première fois. J’ai entendu en plusieurs entrevues que tu es intéressée par la linguistique, donc est-ce que tu étudies les langues en ce moment? Si oui, à quoi ressemble ton processus d’apprentissage? Je pense que c’est autant les rencontres que l’apprentissage typique, non?
Non, étudier ma langue veut dire que j’apprends ma langue. Tantôt, j’ai fait une blague que parfois je pense étudier en linguistique. Peut-être un jour. Pour l’instant, je suis un cours dans la communauté et j’essaie de mettre un peu dans mes chansons à mesure que j’apprends. On essaie de pratiquer notre langue le plus possible, mais c’est avec les autres dans la communauté avec qui on peut réellement pratiquer. Ça crée des occasions de rencontre.
Tu peux aussi parler inuktitut, oui?
Un petit peu!
Pourrais-tu parler de ton lien avec cette langue et la culture inuite?
J’ai habité trois ans on and off dans le Grand Nord. Là-bas, l’immersion est plus facile parce que les gens avec qui j’enseignais parlaient couramment l’inuktitut. C’est leur langue maternelle dans la plupart des cas. À force de l’entendre et de communiquer avec les gens, j’ai commencé à apprendre des petits mots. Éventuellement, j’ai formé un groupe musical avec deux de mes amis inuits là-bas. On traduisait des textes, donc on a plus appris sur les concepts linguistiques et cette magnifique langue dans laquelle finalement je chantais.
Penses-tu que c’est plus facile d’apprendre l’inuktitut que le wendat vu qu’il y a plus de gens qui parlent la langue?
Juste parce qu’il y a plus de gens qui le parlent, oui, effectivement. En trois ans, j’ai appris beaucoup plus d’inuktitut que je pourrais apprendre en dix ans de wendat, juste parce que c’était immersif. C’est assez bizarre parce que je suis wendat et je parle plus d’inuktitut, mais je continue à parler le plus possible et éventuellement ça deviendra immersif.
Ton EP Là où la terre est parle beaucoup des rencontres et c’est un hommage aux territoires du Québec. Avais-tu fait de la recherche pour cet EP ou est-ce que toutes les chansons sont venues naturellement grâce aux voyages que tu as faits dans le passé?
C’est grâce aux voyages et notamment aux résidences artistiques que j’ai faites avec d’autres artistes. Au cours des dernières années, j’ai tellement fait d’exercices d’écriture que je me suis lancée avec quand même beaucoup de matériel. La majorité de chansons a été écrite sur le territoire où j’étais, mon refuge. Oui, l’EP est inspiré des voyages et des rencontres, mais il est venu assez naturellement.
Est-ce que ton approche de la musique et de l’écriture a changé depuis ton premier EP L’ours noir?
Je pense que oui. Plus j’apprends ma langue, plus je suis en contact avec mon territoire, j’ai l’impression de trouver ma voix là-dedans. C’est un long chemin, la reconnexion culturelle, donc il y a des changements constants. Mais c’est sûr que toutes les rencontres que je fais, ce qui inclut des artistes, influencent ma musique, donc l’approche change.
Aujourd’hui, tu fais partie de la vitrine Autochtone. D’après toi, quelle est l’importance d’un événement comme celui-ci dans un festival comme le Phoque OFF?
Les gens qui sont ici aujourd’hui sont venus pour soutenir quelques artistes qu’ils connaissent, mais il y a aussi des gens qui sont ici pour découvrir. Ce genre de vitrine-là est important pour cette découvrabilité. C’est ma première vitrine, et celle de Kris Kinokewin aussi, donc pour nous c’est une occasion d’aller à la rencontre de diffuseurs.
Qu’aimerais-tu que les gens retiennent de ta musique? Ou qu’est-ce que tu aimerais qu’ils ressentent?
Quand je chante en wendat, c’est une langue que la majorité des gens ne comprend pas. J’aimerais quand même qu’ils restent avec l’esprit de la langue et l’intention derrière la langue, même s’ils ne connaissent pas les mots. J’aimerais que les gens puissent retrouver la musicalité qui est dans la langue aussi.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos: Jennifer Fontaine

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