Fondé en 2023 et désormais actif sur la scène musicale, Manito Productions est un label qui se spécialise dans la promotion et la gestion des artistes atikamekw et innus. Son fondateur, Patrick Boivin, a travaillé en tant que musicien pendant plus de 20 ans, jouant avec Pako et Scott Pien Picard entre autres. C’est en raison des changements qu’il a vus concernant la représentation des autochtones que l’idée de créer ce label est née.
On a parlé avec Patrick Boivin, qui est basé à Trois-Rivières, par téléphone pour en savoir plus sur le label, la scène musicale atikamekw et l’importance de la musique pour éduquer et rassembler.
Quand l’idée pour Manito Productions est-elle née? Y a-t-il eu un moment précis où vous étiez comme « ok, il faut que je le fasse maintenant »?
Je travaillais avant comme conseiller élu, donc j’ai attendu de finir mon mandat. Ça faisait déjà quelques années que je pensais à Manito Productions, parce que je voyais ce que faisait Makusham Musique avec Florent Vollant. Il a un label avec beaucoup d’artistes et je me suis dit qu’on a aussi des artistes que je pourrais aider. Mon idée, au fond, était de les aider et de les accompagner. Le plan était déjà établi, mais il fallait que je le mette en exécution, et je savais que ça me prendrait du temps. J’ai aussi fait une demande de financement. C’est après avoir terminé mon mandat que je me suis lancé. Les débuts ont été difficiles. Parfois, on n’avait pas de réponse, mais je n’ai pas abandonné. Je suis vraiment content avec l’intérêt qu’on a reçu. J’ai quatre projets d’enregistrement qui sont pratiquement terminés. Ils seront lancés ce printemps.
Pourriez-vous parler plus de ce que vous faisiez avant comme travail?
J’étais politicien dans ma communauté de Wemotaci. C’est une petite communauté, au nord-ouest de Trois-Rivières, entourée par la forêt. J’étais élu comme un conseiller municipal, donc j’ai travaillé sur différents dossiers pour ma communauté. Cependant, je n’ai jamais lâché la musique. Je suis bassiste et j’ai encore des spectacles, mais c’est sûr que ça me demande beaucoup de temps.
En 2023, j’ai produit un album, Nanto de Pako. C’était ma première production, parce que je voulais l’essayer, et j’ai bien aimé ça. C’est là que je me suis dit : « je vais finir mon mandat, puis je vais me lancer avec Manito Productions. » J’aime qu’il y ait un angle : les gens veulent découvrir la musique autochtone, mais pour moi, c’est surtout pour la langue. L’atikamekw est ma langue maternelle et c’est important pour moi d’aider à la préservation. Je suis conscient qu’elle est en danger, qu’un jour peut-être elle pourrait disparaître. De mon côté, je veux agir et encourager les artistes à chanter dans leur langue maternelle.
En tant que musicien et aussi politicien, avez-vous rencontré des défis concernant les enjeux autochtones?
Oui. Ce que j’ai le plus remarqué, c’est l’importance du rapprochement et de la réconciliation entre les peuples autochtones et allochtones. Aujourd’hui, il faut travailler ensemble pour trouver des solutions, autant du côté des autochtones que des Québécois. Il faut s’entendre pour réussir à travailler et penser ensemble. En tant que politicien, ce qui m’a le plus marqué, ce sont les problèmes de financement et de pauvreté dans la communauté. Il faut une ouverture pour que ça change et je suis content de voir qu’aujourd’hui les Québécois et les Québécoises sont plus sensibles à ces réalités. Ils en connaissent un peu plus.
Manito Productions se spécialise dans la représentation des artistes atikamekw et innus. Comment décririez-vous les scènes musicales atikamekw et innue? À part la langue, y a-t-il des différences entre les deux?
Les Innus, avec l’histoire du groupe Kashtin dans le passé, ont été les premiers à percer dans le monde québécois. Ils sont très avancés, avec un bon réseau et un studio. Ce qui est intéressant, c’est que les Atikamekws se sont aussi fait une place sur la scène musicale. L’enjeu, c’est qu’on a besoin de formation et de soutien financier pour continuer à se développer. On travaille actuellement ensemble entre les deux nations, innue et atikamekw. Je travaille souvent avec Mathieu McKenzie, en faisant des shows, donc je ne vois pas beaucoup de compétition.
Le label est basé en Mauricie. À quoi ressemble l’ambiance là-bas? Diriez-vous que c’est au cœur de la scène musicale?
Les Atikamekw sont dans cette région-là. Trois-Rivières, où j’habite, est comme le centre, mais les artistes habitent à Wemotaci et Opitciwan. Ils sont éparpillés dans la région de Mauricie, mais on est capable de se déplacer.
Quels changements avez-vous vus dans l’industrie à travers les années concernant la représentation des artistes autochtones? Vous avez mentionné que les gens sont plus intéressés maintenant.
Oui. Ce qui m’a poussé à lancer Manito Productions, c’est l’industrie québécoise et l’association qui s’appelle l’ADISQ. Le gala de l’ADISQ a ouvert la porte à la musique autochtone avec les prix « Album de l’année – Langues autochtones » et « Artiste autochtone de l’année ». Donc, ils nous font une place et ils nous invitent à y participer. Il y a aussi d’autres organisations comme Makusham Musique et Musique Nomade. C’est pour ça que je voulais être structuré et organisé. Avec Manito Productions, il y a une autre ouverture pour les artistes autochtones.
J’étais à la Grande vitrine autochtone au festival Phoque OFF la semaine dernière, où deux de vos artistes ont joué. Régis Niquay a dit avant de jouer : « je chante mes émotions, la colère envers moi. » Je trouve ça beau. Quel est le pouvoir de la musique, d’après vous, malgré la barrière de la langue?
On écoute beaucoup de musique en anglais, et aussi des chansons latinos. Je pense que c’est souvent l’âme qui communique. Quand tu écoutes une chanson, peu importe la langue, c’est universel. Avec les émotions dans la voix, c’est puissant. Le fait de voir les artistes communiquer et chanter sur la scène, nous rejoints.
Finalement, quels sont vos objectifs pour faire briller ces artistes et pour assurer une plus grande représentation dans la culture québécoise et la culture canadienne?
J’ai mentionné le professionnalisme. On va bien préparer les artistes à communiquer sur scène et à comprendre comment fonctionne une vitrine ou un spectacle. Le Phoque OFF, par exemple, est bon parce qu’il y a des diffuseurs qui sont là qui pourront avoir un intérêt. Aussi, on va produire la musique et travailler pour qu’elle soit diffusée. Au niveau de la distribution, il faut travailler fort pour que les artistes soient entendus et invités aux événements. On va organiser des résidences parce que c’est de cette façon-là que j’aimerais les aider.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre et vit maintenant à Québec. Elle est francophone dans l’âme et aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

Photos : Courtoisie
Crédit Photo: Sylvain Robert
