Le nouveau Starmania sera cet été pour plusieurs représentations à la Place Bell de Laval.
Entre un retour à l’ADN et l’apport d’une touche plus moderne, cette version arrive au Québec après avoir connu un franc succès en France avec 180 représentations et 700 000 billets vendus en 2023.
Son metteur en scène Thomas Jolly, acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra français, nous parle de son amour pour Starmania, mais aussi du sens originel de l’œuvre qu’il a voulu remettre sur le devant de la scène.
Après la France, la Suisse et la Belgique, vous arrivez maintenant au Québec en août. De pouvoir mettre Starmania en scène doit être à la fois une grande chance, mais aussi un sacré défi ?
En réalité, moi j’ai été très ému. Je n’étais pas né quand Starmania a été créée [Début de l’écriture en 1975, puis un enregistrement en 1978 et des premières représentations en 1979]. Je l’avais découvert au travers du tout premier disque que mes parents avaient dans leur discothèque. Mais quand je l’entendais dans leur voiture ou dans ma chambre, je ne me rendais absolument pas compte de la dimension, disons «politique», et de l’histoire. J’avais simplement la sensation que ces chansons étaient celles de personnages qui racontaient leurs tourments. J’ai découvert la dimension politique bien plus tard avec un autre enregistrement, celui de 1993.
Donc à ce moment que représente Starmania pour vous ?
Dans mon esprit, Starmania était le spectacle musical ou l’opéra rock le plus inventif, alternatif, dissident, jeune, singulier, qui avait aussi inventé un genre.
Et francophone… Mais comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
C’est en mars 2019 que j’ai reçu un appel pour rencontrer Luc Plamondon et les ayants droits de Michel Berger, qui recherchaient un metteur en scène pour monter un Starmania. Moi j’ai tout de suite bien en tête le titre «La légende de Jimmy».
Je viens du théâtre et de l’opéra. Je me suis dit que quitte à faire une comédie musicale en français, comme vous dites, autant faire celle-ci, que cela était une chance inouïe.
Je me suis immédiatement mis au travail. Je me rends compte qu’il y a eu plusieurs Starmania, celui d’origine et puis chaque version a amené une expérience, un nouveau livret. Des chansons ont disparu, sont apparues, tout comme des personnages. En faisant un sondage autour de moi, je me suis rendu compte que les gens ne connaissent pas l’histoire de Starmania. Ils ne savaient même pas que Starmania était le nom d’une émission de télévision pour devenir une Star comme on en connaît aujourd’hui beaucoup.


C’est un spectacle qui a traversé plusieurs générations partout à travers le monde. Du coup, quelle couleur avez-vous voulu donner à votre version ?
Vous avez raison, c’est iconique quand même, tout le monde connaît les chansons. Mais en fait, est-ce qu’il y avait peut-être quelque chose à rattraper du côté de la narration ? Cette histoire est essentielle à réentendre, parce qu’elle vient raconter notre monde contemporain, d’autant plus fortement qu’à l’époque. C’était une dystopie, on imaginait quelque chose, maintenant nous sommes en 2022 (date de l’écriture de cette version).
Nous étions la première mise en scène après l’an 2000, du coup je me suis dit qu’il fallait entendre cette espèce de vision qui s’était finalement réalisée, où la réalité avait rattrapé la fiction.
Comment avez-vous pu retrouver une part des origines de Starmania ?
J’ai discuté de cela avec Luc Plamondon. Je lui ai dit que j’aimerais revoir le livret en entier d’origine pour cette nouvelle version, que je voudrais qu’on revienne à l’ADN de Starmania, à ce qui l’a motivé dès le départ et donc est-ce qu’il me permettrait d’avoir accès à ses archives, ce qu’il a fait. J’ai donc eu dans les mains les feuilles dactylographiées qui étaient plus vieilles que moi, avec des ratures dans la marge de Luc Plamondon, avec ses retouches. Il m’a donné les livrets de toutes les versions françaises et québécoises qui avaient eu lieu. J’ai rebâti avec lui ce livret, avec les quelques adaptations qu’il fallait faire parce que nous sommes en 2022 à l’époque.
Et c’est cela qui pour moi a fait notre très beau succès depuis un an et demi. Des gens découvrent l’œuvre avec cette actualité si présente, d’autres la redécouvrent.
Je connais encore aujourd’hui certaines paroles par cœur. Les chansons, les paroles sont intéressantes, tout comme l’enchaînement et les tableaux qui ont un sens. Si on regarde les courtes vidéos sur votre spectacle produit en France et sur les artistes participants, on voit les postures des chanteuses et chanteuses proches de celles des premiers Starmania, dans un décor avec des formes et des couleurs anciennes, mais aussi modernes. Comme une œuvre modernisée avec respect…
Il y a surtout un amour absolu de l’ADN premier de Starmania, cette énergie de jeunes trentenaires, Luc et Michel [qui avaient 33 et 30 ans en 1975], qui vont inventer un truc nouveau, qui va proposer une œuvre hybride avec des arrangements magnifiques et ces chanteurs qui avaient lors de la première distribution des micros dans les mains. Après avoir joué une trentaine de fois, cela avait complètement créé un évènement.
Comment cela s’est traduit dans votre travail ?
Revenir à l’ADN, en commençant déjà par les arrangements avec le directeur artistique [Victor le Masne] et revenir à la version 79 pour la musique. Pour le scénique, les chanteurs ont des micros en main, avec cet esprit rock.
Si je reviens aux vidéos qui circulent, on dirait un remake de l’époque, comme des photos de 1978… Mais on voit aussi des éléments très modernes comme les lumières…
Oui, je suis revenu à tous ces éléments-là d’origine, mais vous avez raison, mais avec 40 ans qui sont passés, notamment en termes de technologie.
Bon, Starmania est une œuvre noire. Il n’y a pas beaucoup d’humour non plus, un petit peu. Elle parle d’une sorte de déshérence, c’est-à-dire de la mélancolie, de la dépression, du sentiment de vacuité, du fait de ne pas sentir de sens dans son existence.
Et les lumières reflètent cette ambiance…
Absolument, tous les personnages cherchent le moyen d’exister, et cela passe par la lumière. Donc ils veulent sortir de cette noirceur-là pour accéder à la lumière, par le politique, par le cinéma, par la musique, la danse ou la télévision.
Scénographiquement, j’ai voulu faire une lutte ou un combat entre le noir et la lumière, et inventer une Monopolis [métropole fictive] inspirée de toute l’esthétique de l’architecture brutaliste des grandes dictatures.
J’ai voulu contrer avec de la lumière qui à la fois met les personnages en valeur et les sublimes, mais aussi les grilles, les lacèrent. L’histoire de Starmania, c’est quand même le fait d’accéder trop haut et aller trop près de la lumière, un peu comme le mythe d’Icare.
Sidi Larbi Cherkaoui, le chorégraphe choisi, est connu pour son travail en danse contemporaine, très moderne. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Moi, je connaissais le travail de Sidi Larbi Cherkaoui, et Luc Plamondon aussi. Quand nous avons commencé à discuter du chorégraphe, nous sommes très très vite tombés d’accord sur le nom. Il se trouve que Cherkaoui avait lui-même aussi un grand amour de Starmania, il est plus âgé que moi.
Mais du coup Starmania ce n’est pas dans la mémoire collective des enchaînements de tableaux chorégraphiques ?
Exactement. Et là où il a été très pertinent, et que son travail est parfait pour Starmania, c’est que ce n’est pas un chorégraphe tout simplement qui fait des chorégraphies, on va dire de variété, c’est une approche du corps.
Starmania ce n’est pas tellement une comédie musicale où on peut danser. Il y a quelques tableaux dansants comme Ce soir on danse à Naziland. Ce sont plutôt des chansons où les corps doivent être dans une énergie, qui doivent être très graphiques et il a bien vu ça, il l’a complètement retranscrit. C’est, finalement, davantage du dessin des corps dans l’espace que de la pure chorégraphie.
Dans la distribution, on voit des interprètes québécois comme David Latulippe (Zéro Janvier), Gabrielle Lapointe (Cristal), Miriam Baghdassarian (Sadia) ou William Cloutier (Johnny Rockfort). Est-ce voulu depuis le début ?
Dès le départ, les «castings» ont été faits à Montréal et Paris, il fallait revenir à l’ADN de Starmania. Nous ne pouvions pas le faire sans créer une troupe avec cette particularité, cela n’est pas juste une coquetterie. Cette œuvre est un pont entre nos deux cultures.
Michel Berger est venu chercher Luc Plamondon parce qu’il était québécois, parce qu’il parlait un français qui sonnait américain, mais un Français quand même, et pour Michel cela était très important pour la musique.
Cela en a fait une œuvre iconique. Il y a dans les interprètes des auteurs-compositeurs, comme Miriam Baghdassarian. Est-ce que c’était un avantage pour travailler sur le spectacle et le fait que tu veuilles que le texte soit mieux compris ?
Tu sais que je viens du théâtre, donc pour moi le texte c’est le premier. Donc nous avons commencé à travailler sur les paroles et la musique est arrivée après.
Qu’est-ce que cela fait de venir présenter Starmania au Québec ?
Nous l’avions créé à Paris et immédiatement, c’était bon, il fallait trouver le moyen d’aller au Québec. Cela a été long, car il est lourd à déplacer. Nous avons trouvé le bon endroit et le bon moment aussi.
Moi venir jouer là dans l’une des deux patries de Starmania, cela voudra dire que le projet est vraiment complété. Il fallait Montréal sur la liste, il fallait que l’on revienne là où l’inspiration est venue en partie, comme l’Underground café, et devant les Québécois.
Des surprises ?
Le public sera surpris d’entendre des chansons qu’ils n’ont pas entendues sur scène en «live» depuis 1979 et de revoir des personnages qui avaient disparu avec le temps.

Lilian Largier | Journaliste
Homme curieux, Lilian est passionné par le jazz et la musique francophone. Il aime les belles rencontres humaines, découvrir d’autres univers et la musique du monde. Il apprécie aussi le cinéma francophone, les expositions et les spectacles d’humour. Il est actuellement journaliste pigiste professionnel, mais étudie également en cours du soir au certificat en journalisme à l’Université de Montréal. Photographe amateur à ses heures.

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