Pendant les dernières années, l’auteur-compositeur-interprète Jérôme 50 s’est immergé dans un projet linguistique pour célébrer davantage la culture québécoise. Le résultat est le Dictionnaire du chilleur, publié par la nouvelle maison d’édition Le Robert Québec le 25 octobre. Cet ouvrage de plus de 4 000 mots met en lumière la langue parlée dans la rue et les thèmes linguistiques des jeunes francophones.
Le «chilleur» était bien introduit dans son premier album La hiérarchill, sorti en 2018, les chansons comme La hiérarchill, Skateboard, Wéke n’ béke et 1,2,3,4 introduisant une mode de vie qui est devenue associée à l’artiste. Cependant, son dictionnaire montre que l’idée du «chilleur» est beaucoup plus grande. En plus d’un aperçu d’un autre côté de la culture québécoise, il donne de la crédibilité au langage des adolescents et jeunes adultes qui est parfois vu comme une menace pour la langue française.
Le 17 octobre, Jérôme 50 a joué un spectacle convivial au Fou Bar, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec. C’est un endroit qu’il connaît bien (mentionné dans la chanson Les poétesses de Saint-Jambe) et il a interagi avec le public tout au long de la soirée. Il a demandé aux spectateurs de crier les noms des chansons de son répertoire, puis qu’ils choisissent par applaudissement laquelle des deux ils voulaient entendre. Le résultat était une combinaison ludique de chansons inédites et familières, ainsi que celles de ses deux albums. Il a même fait une reprise de Don’t Think Twice de Bob Dylan avec les paroles traduites en français: «mais pense pu, c’est ben chill», il a chanté avant de jouer de l’harmonica.
On a parlé avec Jérôme 50 avant son spectacle pour en savoir plus sur sa relation avec la langue.
Quand l’idée pour le dictionnaire est-elle née? As-tu commencé ton diplôme en linguistique avec l’intention de faire ce projet ou étais-tu inspiré pendant le cours?
J’ai fait un certificat en linguistique et ensuite j’ai commencé le dictionnaire. Je suis retourné à la maîtrise pour accueillir des outils et des compétences appropriés afin de créer le dictionnaire. Je l’avais déjà commencé mais j’ai posé des questions sur les verbes, donc je suis allé à l’université pour étudier la syntaxe et la morphologie.
Avais-tu déjà les mots que tu avais notés avant de commencer le dictionnaire ou est-ce que c’est vraiment quelque chose qui a évolué avec la recherche?
C’est une recherche de terrain, effectivement. C’était la recherche dans les parcs, les parkings, les bars, et les partys de maison. J’étais toujours à la recherche de nouveaux mots, avec un manuscrit dans lequel je les ai notés. Après quatre ans, j’avais besoin d’arrêter et on a organisé les données.
Il y a peut-être des gens qui ne vont pas prendre le dictionnaire au sérieux, même si c’est publié par les Éditions Le Robert. Est-ce que tu crois que tous les mots constituent une partie importante de la langue française ou sont-ils sont plus comme un portrait de la culture des jeunes?
Le dictionnaire du chilleur est un portrait. C’est une photo linguistique de la sociolecte des chilleurs. Une sociolecte, c’est une variété de langues qui appartient à un groupe social. Dans ce cas-ci, je l’appelle les «chilleurs». Tu ne peux pas trouver la définition d’un chilleur dans un dictionnaire, mais, essentiellement, c’est à travers le Québec que je l’ai recensé. Il y a plus de 4,000 articles et sous-articles, beaucoup de dérivés et de variantes. Ça ne concerne pas tout le monde. Ça concerne les chilleurs francophones.
C’est un dictionnaire qui parle de la langue française au Québec et qui célèbre la culture québécoise. Qu’est-ce que tu penses de la langue française en général? En linguistique, il y a l’idée de l’insécurité linguistique qui touche notamment la culture acadienne et la manière dont les gens parlent. Ton dictionnaire donne une légitimité à une façon de parler au Québec qui n’est pas conventionnelle.
Oui, l’insécurité linguistique est un phénomène qui est aussi présent au Québec mais, moi, je ne le vis pas. Je pense que l’insécurité linguistique au Québec est non fondée et qu’il y a une méconnaissance des faits. Les gens ont peur de perdre le français sans connaître réellement les enjeux linguistiques. Emprunter un mot en anglais et l’intégrer dans une phrase constitue une menace pour la langue française, mais, à mon avis, ce n’est pas vrai. De point de vue lexicologique, c’est un peu non fondé.
Le dictionnaire aussi montre les couleurs et la créativité de la langue française parce que beaucoup de mots sont inventés, non?
Je veux dire que la phrase clé par rapport à ta question précédente c’est que les émotions n’ont rien à voir avec le lexique. Peu importe comment tu te sens par rapport à la langue française, le lexique ne changera pas.
Dans tes chansons, tu joues avec la langue et il y a toujours un côté drôle et observateur. Quel est le rôle ou le pouvoir de la musique, selon toi? Est-ce que tu vois les professions linguistes et musiciens mélangés?
Écrire de la poésie prend de l’intuition et du travail, dans le sens que tu dois écrire beaucoup pour éventuellement faire quelque chose de bon. Avoir des outils tirés d’une formation en linguistique comme j’ai, ça me permet de voir la langue différemment: la phonétique, comment les mots sonnent, la lexicologie, la morphologie, comment les mots sont formés, et la syntaxe. Il y a aussi la variation sociolinguistique, les différents facteurs comme la territoire et l’âge. C’est sûr qu’avoir une formation là-dedans est bénéfique pour écrire les textes de chansons. Au niveau de la musique, pas particulièrement.
D’habitude, à quoi ressemble ton processus d’écriture des chansons?
J’ai quatre dictionnaires que j’utilise: le Dictionnaire des rimes et assonances, le Dictionnaire des cooccurrences, le Grand Druide des synonymes et des antonymes et Le Petit Robert. Ce sont les quatre essentiels.
Donc tu écris et tu regardes dans ces livres en même temps pour l’inspiration?
Exactement.
Maintenant que le dictionnaire est fini, quels sont tes prochains projets linguistes ? Est-ce qu’il y a d’autres choses que tu aimerais explorer ou est-ce que tu vas continuer à utiliser ta musique comme méthode de recherche?
Je vais finir la maîtrise, ça c’est la prochaine étape, et je vais faire un nouvel album que j’enregistre cet automne.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

Photos : Courtoisie
Crédit Photo : Dave Jolicoeur

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