Parler mal est un documentaire, animé par Bianca Richard et Gabriel Robichaud, disponible sur ICI TOU.TV depuis le 11 novembre. Il aborde l’insécurité linguistique avec les témoignages des gens à travers le Canada qui ont été touchés par les injustices vers la façon dont ils parlent le français.
En tant que deux Acadiens du sud-est du Nouveau Brunswick, Richard et Robichaud ont vécu un sentiment d’infériorité depuis un jeune âge. Leur projet sous forme de balado, de documentaire et d’une pièce de théâtre à venir, met en valeur et enquête sur ces émotions afin de faire prendre conscience au public des manières variées de parler une langue.

Dans l’introduction du documentaire et aussi du podcast, vous mentionnez une pièce de théâtre. C’est quoi exactement cette pièce de théâtre et le projet de Parler mal en général?
Bianca – Le projet Parler mal a commencé officiellement en 2019 avec un projet de théâtre. C’est un sujet qui nous touchait, mais dont on n’entendait pas souvent parler. Donc, l’idée est partie de là. Ensuite, le balado et le documentaire sont apparus. Ils nous ont permis de continuer notre recherche pour le projet du théâtre et de pousser la question plus loin. Si tout va bien, cette pièce de théâtre va sortir en mai 2024.
Gabriel – Concernant le titre, on est tous les deux originaires du sud-est du Nouveau-Brunswick qui a une position importante dans la francophonie acadienne. Les gens d’ici sont souvent identifiés comme ceux qui parlent mal le français, à cause du chiac, la façon populaire de parler. Ce titre est une façon de se réapproprier l’expression et de se questionner sur ce que veut dire de parler mal et par rapport à quoi.
Dans le documentaire, il y a des gens qui sont aussi dans le podcast. Pensez-vous qu’un documentaire visuel (qui a été également diffusé sur ICI Télé) est un moyen plus puissant d’attirer l’attention du public?
Bianca – Le documentaire donne un autre accès à cette discussion-là, une personne peut le regarder n’importe quand et elle peut le regarder avec des gens ou toute seule.
Gabriel – Marie Beaudoin-Bégin et Éric Dow sont deux personnes qu’on avait sur notre radar depuis très longtemps, mais il y a une évolution entre la Marie du podcast et la Marie du film et la même chose pour Éric qui n’a pas totalement le même rôle dans le documentaire. Le film répond à la question pourquoi ça fait mal alors que le balado défini c’est quoi l’insécurité linguistique. Les trois questions qui seront au cœur de la pièce de théâtre sont : Comment ça commence? Comment ça se manifeste? Et comment s’en débarrasser?
Vous avez parlé avec une variété de personnes pendant ce projet. Alors, est-ce qu’il y a des choses que vous avez apprises ou qui vous ont surpris ou, par contre, est-ce que ces rencontres ont plutôt confirmé des choses pour vous?
Bianca – Amélie Mercier était une surprise et une confirmation en même temps. Pendant la recherche cette année, j’ai découvert que l’insécurité linguistique était ancrée dans une honte profonde que je pense qu’on veut le cacher. Amélie Mercier a parlé de sa famille, de ses grands-parents, etc., mais elle a mis les mots sur quelque chose que je ne savais pas que je vivais aussi. Ça nous a confirmé que l’insécurité linguistique est plus que l’idée de parler mieux français, la langue est ancrée dans notre esprit et dans notre identité.
Gabriel – Une chose qui m’a marquée, ce sont les rencontres avec les jeunes qui ont été à la fois très confrontés à la violence avec laquelle certaines anecdotes étaient racontées, les choses qu’ils vivaient et les effets de ce qu’ils vivaient. En même temps, il y avait un réconfort par rapport à leur engagement et leur amour de la langue. Ma grande révélation était quand j’ai rencontré François Larocque (la chaire de recherche en droits et enjeux linguistiques à l’Université d’Ottawa), qui m’a appris que, comme le français n’est pas défini dans la loi des langues officielles au Canada, c’est l’interprétation la plus large possible de toutes les variétés de français qui existent. Cet outil-là est capable de faire valoir les variétés, donc la légitimité que ça leur donne m’a vraiment marqué.

Dans le documentaire, vous parlez avec des professionnels ainsi que des étudiants, mais il n’y avait pas beaucoup de personnes plus âgées. Avez-vous eu des discussions sur l’insécurité linguistique avec les générations comme celle des grands-parents? Quelle était leur réponse?
Bianca – Ma grand-mère a grandi dans un contexte vraiment différent de celui de mes parents. Alors, j’avais des doutes à savoir jusqu’où cette discussion pouvait aller. Elle a vu le documentaire, à deux reprises, et je ne savais pas à quel point elle aussi avait intégré ça. Pour le projet, on a parlé avec des gens qui ont enseigné le français et qui sont déjà illuminés à propos de cette sujet-là, mais je suis très curieuse d’entendre plus de personnes de l’âge de ma grand-mère.
Comment pensez-vous qu’on peut se battre contre les perceptions du français standardisé, surtout dans un pays « bilingue » qui devrait valoriser toutes ces variétés et touches de français?
Gabriel – L’idée n’est pas de se battre contre le français standardisé, c’est de trouver des moyens pour valoriser les différentes variétés de français. Je pense que l’accès à la culture est aussi un enjeu. Avoir accès à la culture, être présent et compris, passe beaucoup par l’accent dominant, ce qui est généralement le québécois montréalais bourgeois. Je crois qu’on serait plus cultivés et on verrait quelle est la force d’une langue vivante si on était capable d’entendre les variétés et qu’elles avaient une légitimité, ou si elles n’étaient pas dans un espace de stigmatisation, folklorisation, de caricature.
Bianca – Il y a un switch à faire dans nos têtes. C’est facile de dire que le chiac est l’anglais, mais à la base c’est tellement français avec la conjugaison des mots en anglais. C’est-à-dire que ce français existe à cause de sa situation géographique et sociale. Au fond, ce n’est pas un exemple de la mort d’une langue, mais c’est un exemple de survie. Quand j’ai commencé à voir le chiac comme ça, tout à coup, j’ai vu son importance.

Dans le documentaire, la sociologue Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit que l’insécurité linguistique est quelque chose qu’on a tous vécu, mais le problème est quand c’est diffusé à l’école par les enseignants qui disent aux jeunes: « parle pas comme ça », « c’est le mauvais mot », etc. Comment pensez-vous qu’on peut changer tout ça?
Gabriel – J’ai l’impression qu’on enseigne ce que j’appelle les maths de la langue, c’est-à-dire la grammaire, la syntaxe et l’orthographe. Le fait de l’accès par ces règles, plutôt que l’utilité de la langue, crée une déconnexion du quotidien.
Bianca – Je pense que quand on est jeune, c’est important de valoriser le français parlé dans la région où on habite et ensuite de comprendre qu’il y a d’autres variétés qui ne comprennent pas pourquoi certaines variétés sont plus appropriées dans d’autres contextes. Le problème n’existe pas seulement entre nous, au Nouveau-Brunswick, mais à l’intérieur de la francophonie.
Finalement, à quel point pensez-vous que les arts peuvent diminuer l’insécurité linguistique? Dans votre podcast et le documentaire, Éric Dow parle bien de ça par rapport à la musique…
Bianca – Dans les arts, on a le luxe de pouvoir s’amuser avec les règles d’une langue. Dans le théâtre, il n’y a pas beaucoup de personnages sur scène qui parlent comme le monde de chez moi. C’est un problème si, même dans ta propre communauté, tu n’es pas capable d’être confiant. On vit toute notre vie dans la langue qu’on parle, on vit toutes les émotions. Donc, je crois profondément que, si c’est authentique, la façon dont tu l’exprimes ne dérange pas. Ça va rejoindre les gens anyway.
Gabriel – Une solution pour nous débarrasser de l’insécurité linguistique, c’est de créer dans notre langue. Ce n’est pas un médicament, ça ne guérit pas nécessairement, mais c’est un outil d’émancipation. Je pense que de se permettre d’avoir la liberté de créer dans ta variété de langue et de la faire exister, peut faire partie de la solution.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

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