Le premier album de San James est un voyage à l’intérieur de soi. Intitulé Épilogue, c’est le résultat de la découverte de qui on est, le fait de ramasser des émotions et des expériences marquantes pour se sentir renaître.
Pour coïncider avec la sortie de l’album, Marilyse Senécal, alias San James, nous parle de son projet personnel, de son chemin comme choriste et de la transition créative de l’anglais au français.
Quand as-tu commencé Épilogue? Les chansons sont-elles nées il y a longtemps ou y a-t-il eu un moment où tu t’es dit « ok je vais écrire un album maintenant » ?
Ça a été un processus de quelques années. En fait, à la base, avant de me lancer dans l’écriture de cet album, j’avais déjà un album en anglais presque terminé. De fil en aiguille, j’ai fait la transition vers le français avec un EP que j’ai lancé en 2020. En commençant à faire un album complet, j’ai revisité certaines musiques que j’avais en anglais, sans nécessairement traduire les chansons. Je me suis mise au défi de jouer cette mélodie-là et d’aller avec le thème et les mots qui m’inspiraient. Ce ne sont pas toutes les chansons, il en a trois sur l’album qui sont nées d’autre chose. Ça faisait deux ans que je faisais ça. Sinon, il y a les plus récentes que j’ai écrites au printemps 2023.
Quelles chansons ont commencé en anglais?
Coffre-fort, qui s’appelait You Have Landed, Je n’habite pas chez moi et Encore.
Ton premier EP, Bridges, est sorti en 2018 pendant l’époque où tu écrivais en anglais. Pourquoi as-tu décidé de faire de la musique en français après ça? Y a-t-il eu un moment où tu pensais que ça marche mieux?
Je pense que j’étais plus à l’aise au début de faire de la musique en anglais parce que je pense que de faire de la musique dans ma deuxième langue me permettait d’avoir une distance émotionnelle avec ma propre peau. J’imagine qu’il y avait des choses intimes que je n’étais pas prête à dire. C’était pendant la pandémie quand c’est arrivé, et la pandémie est venue chambouler beaucoup de certitude qu’on avait dans la vie. J’ai eu le réflexe d’aller écrire dans ma langue maternelle et j’ai trouvé quelque chose dans le fait de chanter dans ma langue qui m’a fait beaucoup de bien. C’est pour ça que j’avais envie de poursuivre en français pour mon premier album, mais tout en allant chercher un son qui est plus développé que celui de mon EP en anglais.
C’est intéressant que l’album soit ton premier mais qu’il s’appelle Épilogue. Que signifie pour toi ces chansons par rapport à ton avenir?
Pour moi, Épilogue signifie la fin d’un voyage d’une fille à la recherche de sa paix intérieure et qui se pose beaucoup de questions quant à son rapport avec elle-même. Quand j’étais petite, j’étais douée à l’école, mais j’ai eu des expériences marquantes dans le show-business comme chanteuse. Par exemple, j’ai chanté avec Ginette Reno quand j’avais 12 ans, donc j’ai développé, très jeune, un genre d’estime de moi qui était un peu conditionnel à mon niveau de capacité. Je trouve que les chansons d’Épilogue sont vraiment un processus de réappropriation de mon estime personnelle, de ma valeur et de ma vie en tant que femme. C’est ma manière de dire à la petite fille que j’étais que tout est beau, you got this.
Beaucoup des chansons sont écrites avec Simon Lachance. À quoi ressemblait ce processus?
Simon et moi sommes un couple, donc c’est l’fun de pouvoir créer avec quelqu’un qui est aussi proche. Il m’a donné une poussée et il m’a aidé à aborder des thèmes très intimes. Quand j’écrivais l’album, j’étais dans une période plutôt difficile de ma vie. J’étais vers la fin d’une dépression et j’avais appris à vivre avec mon trouble anxieux. Il y avait beaucoup de changement dans ma vie, donc si les mots me manquaient pour exprimer comment je me sentais, Simon était là pour me poser les bonnes questions. C’était vraiment précieux d’écrire avec lui. La chanson Rappelle-toi est le plus bel exemple de ping-pong créatif que j’ai eu. C’était vraiment un travail d’équipe.
En ce qui concerne le son, il y a beaucoup de noirceur, mais c’est comme la noirceur avec les lumières tamisées ou parmi les lumières d’une ville. Avais-tu une ambiance ou une scène dans ta tête qui représente l’album?
C’est une bonne question parce que je n’ai jamais pensé à ça. J’écris des textes qui sont imagés, mais, au moment de chanter, c’est comme si tout autour de moi disparaissait et je me trouvais dans une boîte où il n’y a aucun objet, lumière ou couleur. Ce n’est que la chanson et moi.
La chanson Cent mille colères est beaucoup plus folk que les autres. Y a-t-il une histoire derrière celle-ci?
C’est une chanson super émotive pour moi, elle m’apporte beaucoup de vulnérabilité et elle est la plus difficile à chanter. Je pense qu’elle peut parler à beaucoup de femmes qui ont subi des abus ou qui ont été victimes de la masculinité toxique. Pendant longtemps, j’avais peur des hommes et cette chanson est comme ma manière de faire la paix avec ça. En raison de son extrême fragilité, c’était important de ne pas avoir trop d’instrumentation. Il y a deux guitares dans la chanson: j’en joue une et Simon Pedneault, avec qui j’ai co-réalisé l’album, joue l’autre. Après ça, il y a un overdub où je joue du piano.
Bonne fête maman est un enregistrement. Pourquoi as-tu décidé de le mettre sur l’album?
J’ai fait un montage, sinon c’était une cassette d’une conversation de six minutes. À la toute fin, on entend ma mère qui arrive au téléphone et j’ai trouvé que cet interlude était la manière parfaite pour introduire Portage qui est la chanson qui suit. Je voulais faire un exercice d’écriture en me mettant dans la peau de quelqu’un d’autre. Cette personne-là est ma mère, donc j’ai écrit comme si j’étais ma mère qui parlait à sa propre mère. Il faut savoir qu’aujourd’hui ma grand-mère a la maladie d’Alzheimer et qu’elle n’est plus capable de parler. Quand j’écrivais la chanson, je me suis rendu compte que les émotions de ma mère et les miennes se mêlaient. C’est comme si c’était une danse de trois femmes de trois générations différentes. C’est pour ça que Bonne fête maman avait du sens pour moi.


Ailleurs que dans ton projet solo, tu es impliquée dans la scène musicale québécoise. Pourrais-tu nous parler de ta carrière comme choriste et musicienne et avec qui as-tu collaboré?
San James est mon projet personnel, mais je me nourris beaucoup des collaborations que je fais. Je suis aussi membre du groupe electro-pop TANGO GOLF TANGO, un projet anglophone, et on a sorti un album en octobre dernier, Dark Tropical Express. C’est l’fun parce que je ne compose pas dans ce groupe, je ne fais que chanter. On est deux chanteurs et c’est une autre partie de ma personnalité qui me fait du bien.
Sinon, comme choriste, j’adore depuis toujours faire des arrangements de voix. C’est ma chose préférée. J’ai travaillé avec Miro sur son dernier album, avec Simon Lachance, avec Thierry Larose sur son premier album, et sur des chansons de Super Plage aussi. Le 29 février, je serai au Club Soda, à Montréal, avec Miro, non seulement comme choriste, mais aussi comme invité. Pour moi, c’est un honneur de participer à tous ces beaux projets.
Tes paroles sont très poétiques. Est-ce que tu considérerais qu’il y a une différence entre ton processus d’écriture en anglais et ton processus en français?
Définitivement. En français, je dirais que j’ai presque une obsession de trouver le bon mot, c’est très réfléchi. Quand j’écris en anglais et quand j’ai commencé mon projet, j’avais plutôt tendance à écrire en faisant presque l’écriture automatique. J’ai laissé plus parler mon inconscient. En français, et particulièrement sur Épilogue, c’est plus conscient.
Maintenant que l’album est sorti, quels sont tes objectifs et tes espoirs pour cette année?
J’ai réalisé en faisant cet album que la raison principale pour laquelle je fais de la musique et ce projet, c’est pour me faire du bien. C’est pour me permettre de canaliser mes émotions et de gérer des blessures. Donc, la plus belle chose qui m’arrive est quand quelqu’un m’écrit un message ou vient me voir après un spectacle pour me dire qu’une de mes chansons, peu importe laquelle, lui fait du bien grâce à telle ou telle raison, ou pour me dire merci d’avoir abordé ce sujet-là. C’est très touchant de créer un lien et d’aider des gens à se sentir moins seul.e.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.
Photos : Courtoisie

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