La pièce Rhinocéros d’Eugène Ionesco, mise en scène par Marie-Ève Milot, est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 18 octobre 2025. Adaptant le classique du théâtre de l’absurde, Milot propose une lecture moderne et féministe de l’œuvre, explorant la soumission et l’intolérance dans nos sociétés contemporaines. La première a eu lieu le 24 septembre.
Eugène Ionesco est un auteur franco-roumain, admis à l’Académie française en 1970, considéré comme un des pères du « Théâtre de l’absurde », et ce, même s’il récusait lui-même cette appellation ; tout comme Samuel Beckett et Arthur Adamov, qui affirmait : « le mot théâtre absurde déjà m’irritait. La vie n’est pas absurde, difficile, très difficile seulement. »
L’anti-auteur et la contestation
Ionesco pousse encore plus loin la frontière en se qualifiant lui-même d’anti-auteur, simplement parce qu’il considérait qu’un auteur ne doit jamais être soumis aux attentes du public (le contraire du clientélisme actuel), ni aux mouvements littéraires, ni aux modes ou aux idéologies ! Son but est de contester les acceptations reconnues et de provoquer la réflexion, allant jusqu’à une forme de combat/révolte.
Une mise en scène moderne et féministe
En préparant la saison 2025-26, le regretté directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, Claude Poissant, avait confié cette œuvre du répertoire à la metteuse en scène Marie-Ève Milot, qui a fort judicieusement écourté le texte et ajusté les personnages à sa vision plus moderne et plus féministe. J’ajoute tout de suite qu’un bon texte rend le jeu des acteurs encore meilleur, et ici, c’est vraiment le cas. Chaque réplique est bien scandée, l’interaction des personnages et l’intonation sont calibrées avec précision : chaque mot percute comme un battage publicitaire. On est plongé dans cette mécanique en crescendo, même si ça semble loufoque ; mais finalement, ce n’est pas sans portée. Le propos se dépose par couches successives et devient de plus en plus accablant. Et si c’était nous… les victimes de cet envahissement de la pensée…





La scénographie et le visuel
Au niveau visuel, Patrice Charbonneau-Brunelle, assisté de Maude Janvier, ont créé une scénographie extrêmement puissante. Les lieux du village sans histoire où se déroule l’action se rapetissent peu à peu au fil des scènes et des situations, qui deviennent de plus en plus corsées. Les murs se rapprochent et les sorties disparaissent. Les personnages ont beau se lancer par la fenêtre… ils peuvent revenir nous hanter, car le malheur existe. D’abord, le chat domestique est éviscéré par le passage du monstre. Ensuite, les rhinocéros, bêtes implacables, sont parmi nous et en nous. Rien de pire que de se fondre avec soumission à ce malheur qui devient normalisé.
Le grotesque et la métaphore
Le grotesque de la situation finit par nous accabler. La trame sonore d’Antoine Berthiaume est stridente à souhait, pas de violons doucereux ici ! Les cornes poussent au front des humains, et ceux qui résistent seront rapetissés, sinon écrasés par la rhinocérite… La métaphore de l’esprit et du conscient qui se soumettent se rapproche des chambres d’écho de nos réseaux sociaux actuels.
Ceux qui ont été incrédules seront-ils balayés par la force des choses, car le rhinocéros est TRÈS FORT ? On pressent même que le malheur attend ceux qui veulent demeurer eux-mêmes. Les originaux seront probablement classés comme radicaux, de droite ou de gauche, et c’est bien là tout le danger de l’intolérance que Ionesco dénonce avec force.
Une réflexion sur notre époque
Propagande haineuse, insensibilité aux plus faibles ou aux différences, paranoïa, manque d’empathie et dépression sont les plats au menu de notre siècle technologique. Victime de l’idéologie nazie et ensuite de la dictature communiste de Nicolae Ceaușescu en Roumanie, Ionesco avait-il vu cela se préparer avec les régimes du IIIe Reich et du Soviet suprême, le stalinisme ou le trumpisme ? La peur ou l’indifférence s’installent parfois avec une forme d’acceptation, ou un désarroi qui écrase toute dissidence.
Une conclusion porteuse d’espoir
La pièce se termine avec un mur qui éclate et nous ramène au réel. Un choc qui fait du bien et donne de l’espoir. « Une chance qu’on s’a, une chance qu’on s’aime », disait notre ami Ferland !
À voir sans hésitation jusqu’au 18 octobre 2025 au Théâtre Denise-Pelletier.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Victor Diaz Lamich
