Du 17 mars au 19 avril, le roman Que notre joie demeure de Kev Lambert prend vie au Théâtre du Nouveau Monde. L’adaptation et la mise en scène de Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais, appuyées par des interprétations saisissantes, rendent justice aux personnages complexes créés par l’autrice.
Anne Dorval incarne Céline Wachowski, une architecte montréalaise de renommée internationale animée par le désir de marquer durablement le paysage de sa ville natale. À la tête des ateliers CW, elle entreprend la construction du nouveau siège social de la multinationale Webuy à Montréal. Si Céline perçoit ce projet comme une occasion d’utiliser l’architecture au service de la mixité sociale, une partie des citoyen·nes s’y oppose vivement, dénonçant l’arrivée d’un géant aux pratiques douteuses et les dynamiques de gentrification qu’il engendre. Parallèlement, une journaliste américaine publie une série d’articles exposant un climat de travail toxique et des pratiques entrepreneuriales non éthiques au sein des ateliers CW. Le public assiste alors à la déchéance de l’une des femmes les plus puissantes au monde.



Le portrait de Céline Wachowski est tracé avec finesse et nuance : ni tyrannique ni irréprochable, elle apparaît profondément humaine — empathique, imparfaite, parfois insaisissable. Il demeure toutefois difficile de ressentir une réelle empathie pour une femme qui, comme le souligne un personnage, pourrait acheter un condo à tous les habitant·es de Parc-Extension sans que cela n’affecte significativement sa fortune. Les scènes où Céline se confie sur son enfance, bien que livrées avec justesse et intensité, peinent à émouvoir. À l’inverse, les moments d’humour et d’ironie s’avèrent particulièrement efficaces.
L’intrigue maintient l’attention du public tout au long des trois heures de représentation. La multiplicité des personnages enrichit la tension dramatique, chacun contribuant à densifier le récit. L’environnement sonore, enveloppant, ainsi que les dialogues qui se chevauchent avec précision participent à une mise en scène maîtrisée. L’utilisation de caméras projetant en direct des gros plans (tantôt sur Céline, tantôt sur ses maquettes) renforce le sentiment d’immersion au sein d’un décor épuré.



Au final, Que notre joie demeure propose un regard acéré sur l’accentuation des inégalités sociales, tout en parvenant à critiquer sans déshumaniser celles et ceux qui incarnent la classe dominante.

Gabrielle Johnson | Journaliste
Depuis toute petite, Gabrielle sait qu’elle souhaite écrire. Elle s’intéresse particulièrement à la critique de pièces de théâtre, un médium qui fait fortement résonner sa sensibilité artistique. Sa passion pour les mots et son intérêt marqué pour les arts de la scène nourrissent une écriture attentive aux voix et aux enjeux humains portés par le théâtre.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Yves Renaud
