Le mythe du vampire traverse les siècles en se transformant, mais conserve toujours la même essence : la peur mêlée à la fascination. Dans Dracula, le nouveau règne du mal, présenté au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 14 avril, cette figure légendaire se réinvente à l’ère des données numériques, du pouvoir technologique et de l’illusion d’une vie éternelle.
Le mythe du vampire a une longue tradition bien enracinée depuis le Moyen Âge : le personnage historique Vlad III Dracula (1431-1476), roi de Valachie, empalait ses victimes et les exposait comme des trophées terrifiants et, selon la légende, buvait leur sang. Curieusement, peut-être pour donner du répit à la panique, le mythe s’est enrichi de détails : le vampire craint le crucifix et les gousses d’ail, n’a pas de reflet dans un miroir et doit être tué par un pieu de bois planté dans le cœur. Autrement, il est éternel… Voilà pour la construction de l’effroi suscité par le fameux prince des ténèbres.
Au cinéma, le vampire séduit par son sex-appeal, son éternelle jeunesse, sa peau diaphane et son corps svelte. Riche et puissant, il serait un aristocrate, un partenaire de vie idéal… Non seulement il est immortel et attirant, mais il peut transmettre cette longévité séduisante à des mortels — hommes, femmes ou enfants — avec le léger inconvénient qu’ils devront à leur tour se nourrir de sang, humain ou animal. Les victimes deviennent alors ses créatures subalternes, elles aussi assoiffées de sang. Les personnages de la pièce de Verdier sont soumis aux mêmes rêves de pouvoir et d’éternité que ceux du roman Dracula de Bram Stoker, paru en 1897.
Attardons-nous maintenant à l’argument de la pièce écrite par cette passionnée de science-fiction, l’autrice Marie-Claude Verdier, chaudement applaudie lors de la première. Le nouveau règne du mal qui nous occupe est transposé dans un contexte contemporain : les données de vie de nos téléphones intelligents nourrissent désormais les algorithmes de l’intelligence artificielle. Cela permet non seulement de générer d’immenses profits, mais confère aussi un pouvoir considérable sur les destinées humaines.
Nos données sont précieuses, donc monnayables : courriels, photos, achats, habitudes de navigation, rêves, battements de cœur, conversations intimes… Et, en l’absence d’un cadre législatif clair, celui ou celle qui y a accès détient un pouvoir immense. Telle est, en substance, l’ambition de certains acteurs de la Silicon Valley. Comme l’écrit Marie-Claude Verdier, ce pouvoir agit comme « un mal séduisant, à qui on vend notre âme avec plaisir ». Un bonheur factice, certes, mais accessible — et confortable.



Un jeune chercheur, Jonathan (Simon Landry-Désy), et sa collègue Lucy (Mariama Charron) ont mis au point une bague qui capte les données vitales à partir d’une simple goutte de sang. Une seule goutte suffit. Lorsque portée à grande échelle, cette technologie donnerait accès à un pouvoir quasi absolu sur la planète. Leur objectif, presque naïf, est de trouver un investisseur pour atteindre le succès financier. Jonathan rêve notamment d’une Lamborghini.
Cet investisseur est David Rand — une incarnation moderne de Dracula — magnat de la tech interprété avec froideur et malice par Maxime Denommée. De plus en plus menaçant, il se dégage habilement de toute responsabilité, arguant que les utilisateurs consentent volontairement. Une défense redoutablement efficace.
Un jeune livreur précaire, Maurice, multiplie les petits emplois et vend même son plasma pour survivre — symptôme d’une classe ouvrière exploitée. Sa vulnérabilité en fait une cible idéale pour Lamia, assistante de Rand. Interprétée par Evelyne Gélinas, elle est glaçante dans une esthétique de « Barbie » cruelle.
Le dénouement demeure laborieux : il n’y a pas de solution miracle. Nous sommes déjà, pour la plupart, sous l’emprise d’une technologie intrusive. Pour combien de temps ? L’éternité… ou jusqu’à un éventuel réveil des consciences.



La mise en scène de Frédéric Dubois, qui remplace Claude Poissant, se distingue par son ambition. Les espaces scéniques, conçus par Pierre-Étienne Locas, impressionnent par leur profondeur vertigineuse, évoquant une œuvre surréaliste de Salvador Dalí. Les costumes de Linda Brunelle complètent efficacement cet univers visuel. Les comédiens relèvent avec justesse les défis d’un texte dense et complexe, sans véritable résolution.
Les dépendances technologiques et leur encadrement juridique s’annoncent comme des thèmes majeurs des arts vivants pour les années à venir — avec, espérons-le, l’humain toujours au centre des préoccupations.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Victor Diaz Lamich
