Cette année, CISM-FM, la station de radio étudiante de l’Université de Montréal, fête son 35e anniversaire. C’est donc 35 ans de célébration pour la musique émergente et la culture locale.
Plusieurs événements ont été organisés du 9 au 19 mars pour marquer l’occasion, dont deux spectacles présentés le 19: Zouz et PUST à l’Esco et Mon Doux Saigneur et Safia Nolin au Quai des Brumes. On a assisté à celui du Quai des Brumes, une soirée acoustique où Émerik St-Cyr Labbé s’est mis à nu avec sa guitare et Safia a allié l’humour avec ses chansons sincères. Safia a expliqué pendant le spectacle que CISM l’a toujours soutenue au cours de sa carrière et qu’elle lui en est donc éternellement reconnaissante. Entre des anecdotes de son récent voyage au Portugal et l’interprétation de quelques chansons inédites (dont Si exceptionnel, tiré de son nouvel album Reprises 3, à paraître le 27 mars), ce spectacle ressemblait vraiment à une soirée entre amis.Il s’est terminé en fête, avec un after party assuré par Virginie B et HAWA B.
Pour en apprendre davantage sur l’importance de CISM et les radios étudiantes en général, on a parlé avec Marie-Pierre Arthur (dans les locaux de CISM) et MC Gilles (à La graine brûlée), les deux porte-paroles du 35e anniversaire.
Entrevue avec Marie-Pierre Arthur
Pour commencer, pourrais-tu parler de ton rapport avec CISM et de la manière dont ton rôle de co-porte-parole est né?
CISM a commencé à jouer mes chansons dès mon premier album. Ils étaient intéressés et ils sont encore là, jouant mes chansons. Donc je pense que je suis une des artistes qui est restée au long-terme avec eux et c’est une raison pour laquelle ils m’ont choisi. C’est significatif sur quelques décennies.
Est-ce qu’il y avait des moments liés à la radio, pendant tes deux premiers albums, qui t’ont beaucoup marqué?
Dès le début, j’ai senti que l’intérêt venait d’abord de CISM. Je me souviens que la chanson Pourquoi a été diffusée sur d’autres stations radios après avoir commencé ici à CISM. C’était un beau début.
Tu as grandi à Grande-Vallée, en Gaspésie. À cette époque, est-ce que les gens en région avaient un lien avec ce qui était diffusé en ville?
Non, à cette époque-là, on n’en avait pas. On avait Radio-Canada, mais ce n’était pas celle de Montréal. C’était celle de Matane. On avait aussi des radios communautaires de Gaspé et Sainte-Anne-des-Monts. Il y avait aussi pas mal de western et de chansons très très francophones. J’ai vraiment grandi dans cette musique francophone.


En général, à quel point les stations de radio étudiantes sont-elles nécessaires pour les artistes émergents? C’est sûr qu’elles aident avec la publicité parce qu’elles sont beaucoup plus accessibles que les grandes stations comme Radio-Canada.
Je pense que les stations de radio étudiantes sont toujours un bon baromètre de ce qui s’en vient, autant dans le milieu de la musique anglophone que francophone. J’ai beaucoup d’amis musiciens anglophones qui sont aussi diffusés sur les radios universitaires partout au Canada et aux États-Unis. Ça change tout. C’est par là que les gens commencent à découvrir un.e artiste. Quand les artistes de région jouent en ville, il y a du monde dans la salle et les artistes ne savent pas pourquoi, c’est souvent grâce aux radios étudiantes qui ont lancé la musique.
Ça fait plus de 15 ans que tu fais partie de la scène musicale. Quels sont les plus grands changements que tu as observés au fil des années?
Ça fait presque 30 ans que je travaille comme musicienne, donc les choses ont beaucoup changé. Quand j’étais jeune, il y avait beaucoup de vente de disques. Tout tournait autour des disques et des ventes. Il n’y avait pas de réseaux sociaux. On pouvait faire des albums qui coûtaient vraiment plus chers et prenaient beaucoup plus de temps. Parfois c’était mieux et parfois ce ne l’était pas, mais c’était un tout autre monde.


Penses-tu que c’est plus facile de lancer une carrière musicale aujourd’hui qu’en 2009?
Non, je pense que c’est plus difficile maintenant. Par contre, notre défi était de trouver un label, et si on ne le trouvait pas, on ne sortait pas un disque. Tout le monde n’avait pas la même chance. Maintenant, tout le monde a la même chance, donc c’est vraiment cool. Après, pour développer un projet, c’est plus compliqué. Avant, il y avait toute une équipe à travailler sur ton projet, mais ce n’est plus comme ça. Je trouve qu’il y a beaucoup de responsabilité qui tombe sur les artistes pour faire leur propre promo et développement. On a de moins en moins de temps pour être musicien.ne. Il y a trop de choses à faire pour des artistes en ce moment.
Pour célébrer les 35 ans de la station, il y a plusieurs événements. As-tu également un rôle dans l’organisation de ces événements?
Je suis juste là pour en parler. On a fait un podcast aussi. Être porte-parole, c’est aussi l’occasion de montrer mon amour pour ce médium, la radio pour mélomanes, qui me tient beaucoup à cœur.
Entrevue avec MC Gilles
D’abord, ta carrière a commencé avec CISM. Comment cette station radio a-t-elle contribué à façonner ton identité?
Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de podcasts ou YouTube. J’ai commencé à la télé communautaire, faisant de la caméra. À la radio, j’étais gestionnaire, le patron. En blague, j’ai commencé à animer une émission parce que j’avais une collection de vinyles absurde et ridicule. Guy Lafleur, le joueur de hockey, a fait un disque de disco, par exemple. Donc j’ai créé le personnage MC Gilles et j’ai commencé à jouer de la musique absurde. À ma grande surprise, ce personnage a pogné, Radio-Canada m’ont entendu et ils m’ont engagé sur Infoman. La blague que je faisais à la radio universitaire est devenue mon métier. Je viens d’une autre radio, CHYZ, qui est le CISM de Québec. J’étais là depuis le tout début. Ça c’était ma première radio avant de déménager à Montréal.
Pourrais-tu parler davantage de ton émission, Va chercher le fusil?
J’ai changé le nom plusieurs fois parce que l’émission s’appelait Va chercher le fusil pour la blague. C’est Rodger Brulotte qui était un commentateur de baseball pour les Expos. Il animait à la radio et quand un lanceur n’était pas bon, il disait « va chercher le fusil ». C’était beaucoup exagéré et violent quand même. J’ai aussi utilisé cette blague quand quelque chose n’était pas bon. Quand il est arrivé des événements tristes, qui n’avaient pas rapport avec le fusil, les gens trouvaient mon nom sur Google. Je recevais beaucoup de haine de gens qui disaient que j’étais pro gun, mais je ne suis pas pro gun! Ils ne comprenaient pas pourquoi l’émission était appelée comme ça. Donc parfois je n’en parlais pas pendant quelques mois, puis je ramenais le nom après.
Selon toi, quelle est l’importance des stations de radio étudiantes?
D’ailleurs dans le monde, on en parle un peu plus. Aux États-Unis, entre autres, le collage radio est très important. C’est pas mal là où ils ont lancé les carrières d’artistes de la contre-culture, comme Bjork, Beck, Radiohead. Pour nous, l’idée était de faire des choses comme ça ici, surtout avec la musique francophone. J’ai vu Les Trois Accords amener leur disque pour la première fois. Ça c’est le fun parce que c’était avant les plateformes et tout ça. Maintenant, avec Spotify, je trouve la radio plus intéressante parce que Spotify n’explique pas d’où vient la chanson et les algorithmes décident quelles chansons sont jouées. Ici, ce sont les êtres humains derrière tout ça, et tu peux décider ce que tu aimes, peu importe le style.


As-tu remarqué des changements dans la présence des stations étudiantes ou leur influence au fil du temps? Tu as mentionné le moment où Les Trois Accords ont apporté leur disque. J’imagine que ce genre de chose n’existe plus!
Le plus gros changement, c’est vraiment Internet. L’histoire que je raconte à tout le monde, c’est que j’étais directeur général de 2000 à 2005 et quand on a rentré l’internet en 2001, il y avait une pétition contre l’internet parce qu’ils disaient que ça rendrait les gens paresseux. Ils voulaient qu’on fasse jouer les disques physiques. Finalement, on a compris avec le temps que l’Internet a des côtés positifs et négatifs.
C’est la fête des 35 ans de CISM. Quels sont tes plus beaux souvenirs?
Les plus beaux souvenirs sont les humains et le travail d’équipe. Ma fierté, c’est de voir des gens qui ont commencé à CISM travailler maintenant à La Presse, à Radio-Canada, en politique. C’est aussi de se rappeler des événements imprévus et des histoires humaines. Ce qui est difficile sur le moment devient un bon souvenir plus tard. Je me rappelle que l’antenne est tombée à un moment donné et on ne diffusait plus. À l’époque, c’était une catastrophe, la pire chose qui pouvait arriver. Pour moi c’était l’un de mes plus beaux souvenirs, parce qu’il fallait trouver une solution vite.
Pourrais-tu nous présenter les événements organisés pour cette fête ainsi que ton rôle dans l’organisation si tu en as un?
Pour ma part, c’était plus le côté financier. J’ai acheté une ancienne console et j’avais décidé en avance que, peu importe le montant d’argent que quelqu’un donnerait pendant mon émission spéciale de Va chercher le fusil, je donnerais le double. Par exemple, si je reçois 1 000$, je donnerais 1 000$. La console, qui ne fonctionne plus, m’a coûté 500$. À la fin, le monde m’a donné 1 550$, donc ça m’a coûté 1 550$. Je dirais que cet événement-là m’a coûté près de 2 500$, mais en même temps c’est grâce à cette radio que je fais ce que je fais dans la vie. C’était aussi pour la blague. Je ne peux pas dire aux gens de donner de l’argent si je ne donne pas aussi.
Mon objectif n’est pas seulement de parler de CISM, mais de parler des médias indépendants en général. Surtout avec les algorithmes ces jours-ci. On parle du gros dans tout: le cinéma, la télévision, la musique et la radio. On parle rarement des petits médias, alors qu’ils sont souvent plus importants que les grands.


J’ai vu que l’objectif de collecte de fonds pour soutenir la station a été atteint, donc félicitations ! Il semble maintenant que c’était un peu grâce à toi.
On a parlé des souvenirs des gens tantôt. Quand j’ai refait l’émission, c’était au même moment qu’à l’époque, de 9h à 11h, un vendredi matin. C’est fou parce que les gens travaillent à cette heure-là. Je l’ai fait il y a 20 à 25 ans et les personnes qui donnaient pendant l’émission étaient les mêmes qui m’avaient appelé à l’époque. Ça m’a rendu très heureux! C’est vraiment pour ça qu’on fait la radio, c’est pour les gens.
Est-ce que tu sais ce que la station va faire avec l’argent? Y a-t-il des choses que tu considères particulièrement importantes aujourd’hui?
Quand j’ai commencé à travailler à Montréal, les gens avaient bien peur parce qu’ils me voyaient comme un bizarre de Québec. J’avais décidé d’engager quelqu’un pour faire de la publicité, mais je ne voulais pas vendre aux grandes entreprises, seulement aux initiatives locales et aux salles de spectacle. Je leur ai dit qu’il n’y avait pas de danger parce que la station est un OBNL (organisme à but non lucratif). Chaque pièce supplémentaire appartient aux étudiants. Chaque dollar qu’on fait, on est obligés de réinvestir dans la boîte. On change de studios, on a besoin de nouvelles consoles, on engage des gens etc. Aujourd’hui, ce n’est pas facile financièrement, mais je ne m’inquiète pas pour eux.
Pour conclure, pourquoi les gens devraient-ils écouter CISM s’ils ne le font pas encore?
Pour apprendre des choses, connaître de la nouvelle musique et garder une ouverture d’esprit. J’ai 52 ans et quand j’étais jeune et que mes parents me disaient que j’écoutais de la musique du diable dégueulasse, je me suis toujours dit que je ne dirais jamais ça. Je peux dire que je n’aime pas quelque chose, mais je n’ai pas le droit de dire que quelque chose est de la merde. Donc, ce sont mes trois conseils!

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

Frédéric Lebeuf | Photographe
Grand passionné de musique rock, metal, metalcore et post-hardcore, Frédéric adore assister à des concerts de ses artistes préférés qui gravitent autour de son palmarès hebdomadaire. Passionné de lifestyle et de télévision, il reste à l’affût pour couvrir des événements de tout genre. Son premier album qu’il a acheté est Americana de The Offspring.
