Crédit photo: Maryse Boyce
J’aime l’Espace Libre, ce lieu de création hors piste, logé dans un quartier pas du tout coquet mais qui a beaucoup de charme, celui de l’habitat des travailleurs. La salle est constamment reconfigurée pour présenter des œuvres singulières et accueillir un public diversifié. Félix-Antoine Boutin, directeur artistique depuis 2022, a invité l’auteur polyglotte d’origine grecque Manolis Antoniou à monter cette pièce étonnante sur l’individu qui survit à une rupture ou à la mort. Ces « Petits appareils » sont le lien poétique avec le quotidien, les habitudes du vécu partagé, l’intimité, la noblesse de l’attachement, mais aussi le souvenir, l’absence et le deuil.
L’univers poétique de Petits appareils/Small Appliances
Dans une première partie, on est plongé dans le noir complet et l’on entend plusieurs langues — français, anglais, grec : un calme s’installe alors, car les mots ainsi dits sont apaisants. Emmanuel Schwartz, Jean Marchand et Ève Pressault nous parlent de ce quotidien. J’ai cru aussi reconnaître le timbre unique de la voix de Mélina Mercouri, grande artiste grecque que le cinéma français et la scène musicale auront couronnée, qui nous parle en grec. Le silence entre les mots offre un recul nécessaire pour intérioriser cette parole et ce moment à la fois doux et fort.
On fait le tour de la cuisine familière grâce à des faisceaux de lumière sur chaque objet du quotidien rassurant : vase à fleurs défraîchies, radio, cafetière, provisions, tiroirs contenant des objets utilitaires. Les petits appareils rappellent la mémoire des rituels quotidiens et du partage avec un ou une autre. On s’accroche au réel des objets présents dans nos cuisines, lieux de vie simples et essentiels.


Louise Bédard : présence et résilience sur scène
Puis, dans ce noir opaque et le vide, surgit une merveilleuse personne qui semble arriver chez elle. Louise Bédard, danseuse émérite de la scène contemporaine, donne vie à ce rôle. J’apprécie toujours une artiste qui traverse sa discipline pour exprimer tout ce qui l’habite. Une actrice qui chante, un poète qui danse, un chanteur qui joue : on aime leur faculté d’expression décuplée et le charme qui transcende.
Cette femme seule, droite et digne, vit sous nos yeux, habite les lieux avec la gravité des allers-retours entre les petits appareils de son quotidien. Nous frappe alors sa résilience, au fait d’être en solo après le départ de « l’autre », que ce soit la mort ou la rupture. Elle ouvre machinalement une boîte de photos de son passé, déclenchant pour le public un moment de magie. Ensuite, découvrant une enveloppe, elle lit un texte merveilleux dans lequel elle livre tout son attrait pour les débuts et les fins qui ont jalonné son parcours. Elle exprime justement que les faits marquants de la vie sont d’ordinaire le début et la fin des aventures, rarement le milieu temporel de la vie commune.


Les débuts et les fins : poésie et émotion
L’élégance avec laquelle Bédard occupe l’espace et se livre soudainement à haute voix est impressionnante. Inspiré de l’œuvre de Jenny Boully, autrice américaine d’origine thaïlandaise (The Book of Beginnings and Endings), ces paroles lues sur scène résonnent comme une pulsation en chacun de nous. Ce qui commence et ce qui s’arrête laisse des marques. Cette pièce laissera certainement plusieurs souvenirs en chacun des spectateurs, tant la justesse du propos et du traitement est remarquable.
À voir à l’Espace Libre, 1945 rue Fullum, jusqu’au 8 novembre.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Maryse Boyce
