La création théâtrale, FAON, est présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier (TDP) du 27 août au 13 septembre 2025.
Pour créer la pièce FAON, l’idéateur et metteur en scène Éric Jean, directeur artistique des 2 Mondes, s’est inspiré d’un récit publié en 1923, Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois, par Félix Salten, auteur et journaliste juif viennois, de son vrai nom Siegmund Salzmann. L’œuvre originale devient rapidement un succès important, car c’est une ode à la nature et le reflet des angoisses face à la montée du nazisme. C’est beaucoup plus qu’une histoire pour enfants : Salten observe l’intolérance de son époque et dépeint le destin de ce faon qui devra apprendre à vivre avec le danger, la mort et les hommes qui tuent sans vergogne.
Persécuté dès 1933 par les nazis qui ont brûlé ses livres en 1936, Salten a dû fuir en Suisse pour éviter d’être pourchassé et tué par les fascistes. L’œuvre, traduite en anglais en 1928, a aussi un grand succès et, en 1942, Walt Disney en achète les droits pour 1000 $ dans le but d’en faire un film d’animation. Celui-ci transforme l’histoire en édulcorant toute référence à la menace antisémite pour en faire un grand conte un peu mièvre sur la survie des animaux en forêt. Disney a dépouillé l’histoire de ses racines politiques en l’aseptisant pour plaire à son public américain. Seules restent l’angoisse de la solitude en forêt et le danger d’être chassé, mais en y ajoutant une résilience admirable face au destin. Si la morale du film de Disney est que chasser les animaux est mal, Salten, pour sa part, a plutôt créé une allégorie où tuer les humains constitue Le Mal.



Pour célébrer le 50e anniversaire de la compagnie Les Deux Mondes (auparavant le Théâtre de la Marmaille créé en 1973), Éric Jean a choisi de créer deux pièces : FAON pour adultes et une autre qu’on imagine titrée « Bambi » pour enfants. La création de FAON est liée à un processus « d’écriture vivante », nourrie des deux œuvres. Ainsi, l’improvisation « live » des acteurs dirigés par le metteur en scène Éric Jean a été utilisée par Marie-Christine Lê-Huu pour aboutir à un texte et un déroulement parfois déjantés, mais aussi à un fil conducteur suspendu aux lèvres et aux cris des personnages.
La scénographie, signée Pierre-Étienne Locas, est constituée de deux cubes symétriques comme deux mondes, séparés par un corridor utile aux transformations des espaces et aux changements d’époques. Les costumes de Marie-Audrey Jacques collent bien aux personnages des « seventies » et leur ajoutent de la crédibilité. Les projections vidéo de Julien Blais apportent ce qu’il faut pour voyager dans ce monde exalté. Amie de la compagnie, Viviane Audet a contribué à des ambiances musicales magiques pour nous transporter dans ce rêve éveillé. La musique de David Bowie, insérée dans plusieurs séquences, apporte peu d’éclaircissement aux drames intérieurs qui se jouent, mais on aime entendre la voix juste du chanteur-acteur Gabriel Favreau, androgyne digne héritier de l’icône musicale des années 1970.



Les quatre personnages apportent donc leurs mots et leur respiration à ce drame inquiétant. Un enfant qui doit survivre en l’absence de sa mère, celle-ci ayant fui un homme violent. Un adolescent androgyne (Gabriel Favreau), souffrant de solitude et d’abandon, qui se réfugie du trouble en chantant du Bowie. Une mère esseulée et paniquée, incarnée par l’incandescente Marie-Ève Perron, qui tente de sauver sa peau et son fils sans y parvenir parfaitement. Un demi-frère, joué par l’étonnant de vérité Sacha Samar, aux réflexions graves et émouvantes dites avec un rythme lent et percutant. Enfin, une femme des bois solitaire et rude qui, par respect, met en terre les dépouilles d’animaux frappés à mort par les routiers en cavale… Agathe Lanctôt est méconnaissable sous des apparences brutales : elle est humaine et généreuse face aux drames de la forêt.
Cette production étonnante est à voir à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 13 septembre 2025.

Michel Jolicoeur | Journaliste

