Présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 25 octobre, Anna : Ces trains qui foncent sur moi de Steve Gagnon réunit quatorze interprètes d’ici et d’Europe dans une fresque aussi ambitieuse que vertigineuse.
Cette pièce, qui réunit quatorze interprètes québécois, belges et français, donne déjà le vertige par sa durée de plus de 3 h 50 avec entracte… pour souffler un peu. Imaginez que la représentation originale, présentée à Limoges en 2023, durait cinq heures ! Le texte de Steve Gagnon est dense : il évoque tous les maux, parfois véridiques, de nos sociétés, avec une profusion de mots dénonçant les bien-pensants et les coteries du pouvoir. Le superficiel y côtoie souvent le dysfonctionnel. Malgré une scénographie dépouillée, l’argument reste si peu clair qu’on s’y ennuie rapidement dans le premier acte, qui s’étire sur près de deux heures. Le dicton « moins, c’est plus » (less is more) serait sans doute un remède efficace pour renforcer le propos et ajouter de l’intérêt à une intrigue alambiquée, noyée dans les paroles de personnages dont certains, moins utiles, paraissent plutôt défaillants. S’il s’agit d’une œuvre chorale, on souhaiterait alors davantage de musicalité et un ton plus conséquent.
Un groupe de bourgeois se disant de gauche — famille et amis impliqués de près ou de loin en politique — se réunit à la campagne, en fin de session parlementaire, pour faire le point et lever plusieurs verres qui délient les langues. Gagnon se serait inspiré très librement du roman Anna Karénine de Léon Tolstoï pour dépeindre l’oisiveté et imaginer le pouvoir dans le confort d’un domaine privé. On constate vite que ces « bobos » nantis deviennent méfiants lorsqu’il s’agit de conserver leurs privilèges. Les couteaux volent bas dans cette coalition de connivence, et les psychoses — notamment celle incarnée brillamment par Violette Chauveau — sont dépeintes sans toujours donner de sens à l’ensemble. Tous les problèmes sociaux et acrimonies sont abordés : domination du masculin sur le féminin, rôle de l’État, de l’art et des médias, rapport à la terre et aux animaux, amitié, amour, système économique et mort… bref, un trop-plein d’idées en déroute. Évidemment, à quatorze personnages bavards, alcoolisés ou névrosés, on devient vite mal à l’aise, surtout lorsqu’on peine à percevoir le but poursuivi.
Chapeau aux comédiens, qui ont dû apprendre un texte lourd, oscillant entre débordement et fulgurance poétique, au gré de conversations verbeuses. Les accents européens et québécois s’entremêlent de manière crédible et ne posent pas problème, mais le jeu demeure inégal : certaines voix ne passent pas la rampe et quelques interprètes semblent moins investis. Même si certaines répliques cinglantes provoquent un rire ponctuel, elles ne parviennent pas à convaincre ni à éclairer un parcours scénique laborieux.
La mise en scène de Vincent Goethals manque de vision. On se perd dans le méandre des intentions, et plusieurs spectateurs quittent à l’entracte, déboussolés. Au deuxième acte, tout bascule lorsqu’un intrus (David Boutin, pourtant excellent) surgit du fond de la salle : un ex-ministre de l’Environnement, ex-amoureux et père naturel de la fille d’Anna. Le mystère d’une nouvelle intrigue rallume brièvement l’intérêt… avant de s’éteindre dans un dédale de monologues disparates. L’isolement des personnages devient fatal. Et le public, lui, en ressort pantois.
Pour public averti. Au TNM jusqu’au 25 octobre.

Michel Jolicoeur | Journaliste

