C’est le 11 septembre que la saison a été lancée au Théâtre du Nouveau Monde, avec la pièce fort attendue de Kim Thúy, ẤM. Mise en scène par Lorraine Pintal et portée par les comédiens Jean-Philippe Perras et Cynthia Wu-Maheux, cette première œuvre théâtrale de la romancière a été chaudement applaudie lors de cette grande rentrée montréalaise.
Avec ẤM, Kim Thúy signe son premier texte pour la scène, une pièce lumineuse et réfléchie qui explore la rencontre à l’autre, la patience et la transformation intérieure. Cette création intéresse autant par la finesse du propos que par la qualité de sa réalisation théâtrale.
Une écriture marquante
À la croisée des cultures et des langages, le mot vietnamien Ấm porte une belle ambiguïté : il signifie à la fois « chaleur » et « âme ». Ce double sens éclaire immédiatement l’intention de l’autrice : mêler le charnel et le spirituel, le concret et l’intime, le langage et le silence.
La pièce suit la lente et délicate éclosion d’un amour entre Ành (Cynthia Wu-Maheux) artiste d’origine vietnamienne et Jacques (Jean-Philippe Perras) un homme d’affaires québécois. Entre eux, l’espace reste en partie mystérieux et fluide, comme une eau entre deux rives. Les petites scènes de vie se succèdent — instants domestiques, maladresses, moments tendres ou tendus —, et révèlent peu à peu la manière dont ces deux personnes, si différentes, tentent de s’apprivoiser.
À cela s’ajoute un troisième personnage, Noé, (Jimmy Trieu Phong Chung), le fils de Ành, autiste et muet. Sa présence, souvent mystérieuse, parfois un peu déstabilisante, s’impose dans le quotidien du couple naissant. Il ne parle pas, mais son corps, par le biais de la danse, et son silence amènent un questionnement sur l’adaptation, les blessures passées, et la possibilité de cohabiter dans la différence.
Kim Thúy a expliqué que ce texte naît d’une urgence contemporaine : dans un monde où l’écoute et la patience se raréfient, ce qu’il faut, pour comprendre l’autre, c’est du temps. Il n’y a pas de raccourci, dit-elle — et sa pièce le démontre avec une belle sincérité.



Une mise en scène complice et fluide
La direction artistique de Lorraine Pintal sait respecter la délicatesse du matériau sans jamais l’appesantir. La scène se fait le terrain d’une création fluide, où théâtre et danse se répondent harmonieusement. L’utilisation d’un immense bassin d’eau sur scène, sur lequel les différents plateaux se déplacent, est très original et forme un ensemble épuré qui sert le propos.
Le danseur Jimmy Trieu Phong Chung incarne un Noé silencieux d’une grande présence, dont chaque geste semble chargé d’une émotion retenue. La musique, composée par Michel Corriveau, est vraiment magnifique et se fait l’outil des différentes émotions projetées.
Cynthia Wu-Maheux et Jean-Philippe Perras forment un duo crédible, aux caractères diamétralement différents — elle sensible, fluide, parfois en suspens ; lui pragmatique, peut-être un peu plus raide, mais capable de lâcher prise. Leur travail de regard, de réactivité et d’ajustement à l’autre reflète cette patience dont parle l’œuvre. Dans l’espace scénique, ce couple ne se transforme pas rapidement : il avance par touches, par inflexions, par concessions mutuelles.
Points forts de la pièce
La douceur de ton est sans doute l’un des atouts majeurs de ẤM. Loin d’une pièce sur les chocs culturels ou les conflits identitaires, c’est un récit sur la lente adaptation, la fragilité de l’autre et l’amour comme apprentissage quotidien.
La présence de Noé, personnage muet, ne relève pas d’un effet dramatique facile, mais d’une vraie proposition dramaturgique : celle du corps comme langage, du silence comme espace de réflexion, et de la différence comme moteur de transformation.
L’interprétation des comédiens et du danseur est nuancée, attentive et modeste dans les grandes scènes émotionnelles. On a le sentiment d’un vrai travail d’équipe où règnent l’harmonie et le respect au service du texte.
Limites ou réserves
La pièce, par sa nature fragmentaire — une suite de petits moments de vie —, peut parfois donner l’impression d’un collage un peu lâche. Certains spectateurs pourront souhaiter une tension dramatique plus soutenue, ou un conflit plus explicite. Le parti pris de patience et de lenteur peut sembler trop discret pour ceux qui cherchent du théâtre qui frappe fort.
Le personnage de Jacques, parfois, reste un peu lointain ou trop interlocuteur silencieux de l’expérience de Ành. On peut se demander s’il aurait pu être un peu davantage développé, afin de donner un contrepoint plus affirmé à la fluidité du personnage féminin.
En conclusion
ẤM est une pièce qui mise sur la lenteur, la présence et l’écoute — un pari audacieux dans un environnement théâtral souvent dominé par l’urgence et le conflit. Kim Thúy signe un véritable premier pas dramaturgique, soutenue par une mise en scène habile de Lorraine Pintal et une distribution sensible. Au-delà d’une jolie histoire d’amour interculturelle, c’est une incitation à ralentir, à prendre le temps de l’autre, et à découvrir dans la différence ce qui peut nous réunir.
Le spectacle invite à s’arrêter, respirer et écouter le silence pour devenir plus attentif à soi, aux autres et à ce qui nous anime intérieurement.
ẤM réussit le difficile pari de la modération (dans le rythme, dans l’affect, dans la dramaturgie) tout en ébranlant doucement notre manière de concevoir la rencontre et l’accompagnement de l’autre. À voir, surtout si l’on est prêt à accepter un théâtre de l’attention plutôt que de l’explosion.
ẤM est à l’affiche du Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 8 octobre et partira ensuite en tournée dans 8 villes du Québec. Pour l’achat de billets : https://billets.tnm.qc.ca/
Texte : Kim Thúy. Mise en scène : Lorraine Pintal. Interprétation : Jean-Philippe Perras, Cynthia Wu-Maheux et Jimmy Trieu Phong Chung. Une production du Théâtre du Nouveau Monde.
Sources : Théâtre du Nouveau Monde, Bible urbaine.

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.


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