De retour sur scène plus de 25 ans après sa création, 24 poses (portraits) de Serge Boucher retrouve le public chez Duceppe dans une nouvelle mise en scène d’Édith Patenaude. Encore aujourd’hui, cette chronique familiale demeure d’une étonnante justesse. La pièce pose un regard à la fois drôle, tendre et profondément humain sur une famille québécoise ordinaire — et c’est précisément ce qui la rend si universelle.
Une fête de famille singulière
Richard (Marc Beaupré) fête ses 40 ans, et pour l’occasion, toute la famille Dubé débarque dans la cour du bungalow familial. Parents, frères, sœurs et conjoints sont réunis. On mange, on boit, on raconte des histoires. On parle de la tondeuse, de margarine, de connaissances décédées et de mille petits riens qui, sur papier, n’ont absolument rien de théâtral.
Et pourtant. C’est précisément là que Serge Boucher est le plus habile. Il transforme cette apparente banalité en formidable matière dramatique. Peu à peu, derrière une blague, un regard ou une phrase laissée en suspens apparaissent les frustrations, les blessures et les secrets que chacun transporte avec lui.
Chez les Dubé, tout le monde parle. Mais est-ce que quelqu’un écoute vraiment ?
Parler sans rien dire
C’est tout le paradoxe de 24 poses (portraits) : les personnages parlent sans cesse, mais peinent à dire l’essentiel.
Serge Boucher excelle à recréer ces conversations familiales où l’on se coupe la parole, répète les mêmes histoires et évite les sujets sérieux derrière une remarque banale. Sous cette apparente simplicité se cache une écriture précise : on n’entend jamais des comédiens réciter un texte, mais une vraie famille vivre devant nous.
Derrière les maladresses et les non-dits se révèle une tendresse profonde. Les Dubé s’aiment, même s’ils ne savent pas toujours comment le montrer. Serge Boucher les observe sans les juger, avec une attention qui les rend particulièrement attachants.


Une famille incarnée
Encore fallait-il trouver huit interprètes capables de rendre crédible cette famille et son histoire commune. Mission accomplie.
Guylaine Tremblay et Martin Drainville sont savoureux dans les rôles de Claire et Denis. Leur complicité suffit à rendre crédible ce couple marqué par les habitudes, les irritations, les compromis et l’affection.
Pour Guylaine Tremblay, cette reprise possède d’ailleurs une saveur particulière. Lors de la création de 24 poses (portraits) en 1999, elle incarnait Carole. Plus de 25 ans plus tard, la voilà dans le rôle de Claire, la mère. Sa performance, à la fois remarquable, drôle et émouvante, s’impose comme l’un des grands plaisirs de cette reprise.
Les six autres interprètes complètent avec justesse ce portrait familial. La distribution se distingue surtout par son homogénéité; on a réellement l’impression d’assister à une réunion familiale plutôt qu’à une succession de scènes.
Chacun possède sa personnalité, ses blessures et ses petits travers, mais personne ne cherche à prendre toute la lumière. Dans 24 poses (portraits), c’est finalement la famille elle-même qui devient le personnage principal.


Ce qui se cache derrière la façade
La mise en scène d’Édith Patenaude épouse intelligemment la mécanique du texte sans jamais chercher à la surcharger. Elle laisse vivre le brouhaha familial tout en permettant progressivement au spectateur de regarder derrière les apparences.
La scénographie d’Anne-Sara Gendron joue ici un rôle important. Si la cour arrière constitue le principal terrain de jeu des Dubé, des espaces plus intimes de la maison se dévoilent également au fil de la représentation.
Car soudain, le portrait change. Loin du groupe, certains personnages apparaissent plus fragiles. Les façades tombent momentanément et ce qui n’arrive pas à se dire autour de la table trouve ailleurs une façon d’exister.
Le titre prend alors tout son sens : comme un photographe, Serge Boucher multiplie les instantanés pour révéler les différentes facettes de ses personnages. Peu à peu, ces « poses » composent un portrait plus complexe derrière la traditionnelle photo de famille.
Une famille qui nous ressemble
C’est probablement la plus grande force de cette reprise : la pièce 24 poses (portraits) pourrait presque se dérouler aujourd’hui. Bien sûr, certaines références appartiennent à une autre époque. Mais les comportements, eux, semblent intemporels.
Qui n’a jamais vu, lors d’un souper familial, une conversation sérieuse disparaître derrière une plaisanterie ? Qui n’a jamais pensé connaître parfaitement un proche avant de découvrir tout un pan de sa vie dont il ignorait l’existence ?
C’est dans ces détails que Serge Boucher frappe juste. Il ne cherche pas les grands effets. Il transforme plutôt les gestes ordinaires, les conversations anodines et les silences en matière théâtrale. Puis il gratte doucement sous la surface. Et ce qu’il trouve est profondément humain.
Grâce à une écriture d’une remarquable justesse, une galerie de personnages plus vrais que nature, une distribution parfaitement accordée et la mise en scène sensible d’Édith Patenaude, 24 poses (portraits) réussit quelque chose de précieux : nous faire rire de cette famille que l’on croit d’abord observer de l’extérieur avant de nous renvoyer, presque imperceptiblement, à la nôtre.
Après tout, derrière chaque photo de famille se cachent des histoires que l’image ne raconte pas.


La pièce 24 poses (portraits) est présentée chez Duceppe jusqu’au 3 octobre 2026.
Billets : https://am.ticketmaster.com/duceppe/fr-ca
Texte : Serge Boucher
Mise en scène : Édith Patenaude
Assistance à la mise en scène : Adèle Saint-Amand
Scénographie : Anne-Sara Gendron
Musique : Laurie Torres
Costumes : Cynthia St-Gelais
Interprétation : Émilie Bibeau, Marc Beaupré, Frédéric Blanchette, Martin Drainville, Gabriel Favreau, Myriam Fournier, Benoit Mauffette, Guylaine Tremblay
Production / Diffusion : Duceppe
Source : Théâtre Duceppe

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Danny Taillon
