Félix-Antoine Boutin et l’Espace Libre proposent avec Un-nevering une expérience entre danse-performance et théâtre expérimental jusqu’au 6 décembre 2025. Thea Patterson et ses interprètes explorent la mémoire, le deuil et la résilience dans une scénographie immersive et poétique.
Félix-Antoine Boutin, directeur artistique de l’Espace Libre, a réussi son pari avec la programmation de cette superbe série Absence, plus proche de la danse-performance que du théâtre conventionnel. La configuration flexible de cette salle se prête merveilleusement bien à l’expérimentation : tout peut arriver dans ce périmètre LIBRE. Un-nevering, pour ne pas effacer ni oublier !
Jeudi dernier, la chorégraphe Thea Patterson y présentait sa dernière création devant un public captivé, et franchement, c’était réussi. Elle était accompagnée de deux formidables danseuses, Rachel Harris et Elior Fueter, qui participent à l’activation des mémoires d’une disparition soudaine et violente : celle du partenaire de vie de Thea, Jeremy Gordaneer. L’assassinat probable de cet artiste multidisciplinaire en 2021 demeure une frontière mystérieuse à confronter, non encore résolue. Comment poursuivre le cheminement artistique élaboré à deux, quand on se retrouve seul ? Comment fréquenter la mémoire des sentiments éprouvés et traverser le vertige des sensations de ce qui reste dans le silence après la disparition du compagnon aimé ?
L’accompagnement émotionnel et physique des trois partenaires de scène est d’une grande beauté. Le public est suspendu devant tant de complicité entre les interprètes, une synergie exceptionnelle portée par la vérité ressentie. La scène est jonchée de centaines de tuiles de bois éparpillées, qui peuvent ressembler à une mer sur laquelle on peut flotter ou piétiner de toutes les façons. Elles peuvent aussi représenter des dominos si fragiles à déséquilibrer. La métaphore avec l’univers psychique est bouleversante. Les corps s’accompagnent dans cet océan de plaques de bois, se perdent et se retrouvent pour se réconforter de ce deuil traumatique.



Viennent ensuite les performances dans l’espace et au sol avec des câbles propulsant des balles de gazon (lawn balls) qui suivent ou devancent les mouvements dessinés par les poids et les cordes. Le tout est accompagné de chants sourds venant de Thea, sortes de plaintes douces, un vent intérieur qui s’approche de la souffrance. Mais on ne reste pas là : la vivacité persiste grâce à des symboles comme les contrepoids, qui agissent concrètement sur les objets.
Une autre séquence intègre une forme de shibari, ligotage japonais : les cordes donnent des sensations vertigineuses et enlacent parfois avec gravité. Les interprètes se donnent entièrement, et l’on y perçoit autant la pression des cordages que l’étreinte possible des amants.
On assiste ensuite à une forme de combat intérieur, où l’interprète porte un masque aveugle formé de pointes de métal. Le tout est réalisé dans le respect du symbole, sans agressivité. La démonstration est magistrale lorsque la performance du corps masqué, affublé de deux boules suspendues au poids inconnu mais symbolisant la pesanteur de la perte, rend les mouvements rendus difficiles par le désarroi.
Pour conclure cette expérience impressionnante, les trois interprètes se mettent à construire de petites maisons avec les tuiles de bois. Délicatement, on retombe dans le monde présent qui donne l’espoir. Comblé de beauté, le public est invité sur la scène pour, lui aussi, construire de petites maisons au sol avec les plaquettes de bois. Mine de rien, les gens descendent simplement quelques marches et prennent plaisir à être ensemble, témoigner par un geste symbolique et retrouver du bonheur !
Osez y aller pour toucher le vivant et côtoyer la mémoire !
Jusqu’au 6 décembre 2025 à l’Espace Libre, 1945 rue Fullum.




Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
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