Le 29 septembre 2026, l’Opéra de Montréal présentait à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts Turandot, chef-d’œuvre inachevé de Giacomo Puccini créé à Milan en 1926. Portée par des voix puissantes et une musique qui donne des frissons, cette coproduction transpose le drame dans une monarchie dictatoriale contemporaine, tout en proposant une nouvelle finale qui risque davantage de diviser.
L’opéra Turandot de Giacomo Puccini a été créé à la Scala de Milan en avril 1926, soit il y a un siècle cette année. Librement inspiré d’un conte orientaliste de Carlo Gozzi, les librettistes Giuseppe Adami et Renato Simoni ont écrit des textes immensément poétiques qui exigent de grandes voix.
Rappelons que Puccini meurt en 1924, laissant son œuvre inachevée. Arturo Toscanini, chef d’orchestre lors de la première en 1926, a arrêté de jouer à la dernière mesure écrite par Puccini et, s’étant tourné vers le public, lui a rendu un hommage posthume… Le compositeur avait tout de même esquissé un épilogue pour le duo formé par Turandot et le valeureux prince Calaf, ayant enfin conquis le cœur de la princesse de glace.
Peu après la création de 1926, on demande au compositeur Franco Alfano de composer la finale dans l’esprit du maître Puccini. Ici commence le cheminement de cette œuvre majeure, qui survit à travers les époques et se transforme selon les interventions de plusieurs.
Comme le dit le directeur général de l’Opéra de Montréal, Jean-Pierre Primiani, « on fait vivre l’opéra autrement ». Cette coproduction de l’Opéra de Montréal, du Washington National Opera et du Dallas Opera s’est dotée d’une finale réécrite par Susan Soon He Stanton et d’une musique de Christopher Tin.
On pourrait aussi dire qu’on a ajouté à l’œuvre majestueuse et terriblement dramatique du sucre pour une fin heureuse peu convaincante. Pas facile de rester fidèle à l’esprit de l’œuvre originale, qui possède tellement de qualités et un sens profond : régime autoritaire, peine de mort, tortures, peuple soumis, pressions migratoires, violences sexuelles, choc et séquelles traumatiques, etc.
Une Turandot transposée à l’époque contemporaine
À l’origine, Turandot se situe au Moyen Âge dans l’empire de Chine. La production actuelle est plutôt cadrée dans une monarchie dictatoriale contemporaine, ce qui n’enlève rien au propos, mais le faste du décor impérial et des costumes de soie brodés est devenu le gris des échafaudages communs et des uniformes militaires kaki ornés du scintillement des médailles.
Venons-en à l’argument principal, qui reste la clé du drame. Turandot, fille de l’empereur de Chine, résiste aux prétendants qui se présentent pour l’épouser. Elle souffre d’un traumatisme du fait que son aïeule a été battue, violée et tuée par un agresseur dans l’enceinte du palais.
Conséquence dans sa psyché : pour éviter d’appartenir à un homme, la princesse décide d’imposer une épreuve qu’elle croit insurmontable aux hommes qui se présentent. Ils doivent répondre correctement à trois énigmes, à défaut de quoi on leur coupe la tête. Ça limite les candidats…
Mais un prince étranger, dont le nom reste inconnu, l’ayant aperçue et étant tombé amoureux malgré l’enjeu, décide de tenter l’aventure. On découvre que celui-ci est le fils du roi déchu et aveugle Timur, accompagné et soutenu par une servante, Liù, qui est elle aussi devenue amoureuse du prince.
Une guillotine est au centre du décor pendant une grande partie des trois actes, ce qui déroute parfois le spectateur. Les danseurs, costumés en soldats d’apparence communiste, tournent avec des fanions et des tissus blancs ou rouges pour faire des rondes et de jolis sauts, mais somme toute peu adaptés au drame qui se joue.



Des voix qui donnent des frissons
Quant à la musique, l’Orchestre Métropolitain, dirigé par Paolo Arrivabeni, est à la hauteur. Les prestations des chanteurs et des chœurs sont tellement au point que les frissons nous soulèvent de notre siège.
Quand le prince Calaf réussit à trouver les trois réponses aux énigmes posées par Turandot, on a le souffle coupé. Qu’adviendra-t-il du serment sacré de la princesse et de son père, l’empereur, Fils du Ciel?
Elle résiste à sa promesse et, ne sachant pas le nom du gagnant de l’épreuve, il est décidé que, dès l’aube, si elle découvre le nom de celui qui doit l’épouser, le prétendant pourra être exécuté… d’où le célèbre air Nessun dorma : « Que personne ne dorme! »
Liù, véritable héroïne du drame
Cette nuit-là, on torture la servante Liù pour lui faire dire le nom du prince dont elle est amoureuse, mais elle ne parle pas. C’est vraiment elle l’héroïne de cette histoire, car elle chante divinement, s’empare d’un poignard et se tue pour éviter de mettre son prince en danger.
Et c’est là que tout bascule : confusion et contrition. Turandot est touchée par l’amour et le sacrifice de cette petite esclave et décide de l’enterrer près de son aïeule… et ainsi de l’anoblir!
La princesse voit enfin l’amour d’un bon œil et devient miraculeusement démocrate au service de son peuple, puisque son père, l’empereur, est mort dans la nuit… Elle régnera avec son amour nouveau et son cœur apaisé. Que d’émotions pour y parvenir!
À voir et à entendre les 1er et 4 octobre 2026 à l’Opéra de Montréal, à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.




Michel Jolicoeur | Journaliste

