Après sept années de tournage et de recherche, le long métrage documentaire Recomposée, réalisé par Nadia Louis-Desmarchais, a été présenté en première le 28 novembre au Cinéma Cineplex Quartier Latin. Depuis, le film s’est distingué aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en remportant notamment le Prix du public.
Voici une entrevue avec la réalisatrice Nadia Louis-Desmarchais, accompagnée des photos de l’événement présenté au Cinéma Cineplex Quartier Latin.
Présente-nous Recomposée, maintenant qu’il est lancé dans l’univers.
Recomposée, je dirais que c’est un film très émotionnel qui va au cœur de plusieurs questions existentielles qu’on peut se poser comme êtres humains. Donc, c’est un film qui plonge au cœur du besoin d’appartenir, de la mémoire, du souvenir, du récit de soi et de la réconciliation.
Le documentaire aborde plusieurs thématiques fortes. Qu’est-ce qui était pour toi le plus essentiel à mettre à l’écran et qu’est-ce que ce processus t’a apporté personnellement ?
Oui, déjà, en termes de thématique, comme c’est un film qui porte sur la construction de l’identité, plus spécifiquement l’identité métisse, c’était vraiment essentiel pour moi de montrer qu’est-ce qui, aux premiers abords, forme cette identité-là. Évidemment, il y avait la place des cheveux crépus. Plusieurs femmes métisses, y compris moi, en grandissant, nos cheveux, c’était quelque chose qui nous ramenait à notre statut de personnes noires. Puis, c’était difficile de réclamer cette identité-là, comme on avait majoritairement toutes été élevées dans une culture blanche, dans laquelle nous étions les seules personnes de couleur et où nos cheveux étaient toujours vus comme dérangeants, volumineux et peu féminins.
Donc, c’était important pour moi de retracer un peu l’expérience que chaque femme métisse avait avec les cheveux crépus, puis de leur donner une belle place à l’écran. On trouve des archives du début des années, autour des années 1900, avec une femme noire qui se fait lisser les cheveux. On découvre aussi dans le film des cheveux crépus au naturel, puis tout le processus d’amour qu’on a besoin d’avoir et de traverser pour retourner à un équilibre un peu plus doux et aimant avec nos cheveux. Puis même pour moi, maintenant, je ressens énormément de fierté de porter mes cheveux naturels dès que je le peux.
Puis sinon, je pense que c’était important pour moi de retracer ma relation avec ma mère biologique. Donc, d’essayer de trouver les traces de sa présence dans ma vie et de voir quel héritage elle m’a laissé comme femme haïtienne. C’était guérisseur de me reconnecter avec la force de son récit d’immigration, puis aussi la force, en fait, de son absence dans ma vie. Ça a clairement engendré des choses difficiles quand j’étais enfant, de grandir sans ma mère noire, mais je pense que maintenant, en étant adulte, je réalise que ça m’a habitée activement, qu’Haïti était un pays qui m’attirait autant qu’il me faisait peur, et c’est cette tension vivante qui m’a fourni un certain moteur d’expression de moi-même encore plus fort.
Quel regard portes-tu aujourd’hui sur le film ?
Je suis très fière de ce film-là. C’est un film qui est définitivement le plus difficile que j’ai eu à faire. Donc je pense que je suis très fière d’être arrivée au bout du processus. C’est un film que j’ai fait sur sept ans, donc c’est le plus long projet que j’ai jamais fait — tout au fil de ma vingtaine !! Il y a eu plusieurs moments où j’ai eu envie d’abandonner, des moments où je me suis sentie perdue, des moments où j’ai douté énormément.
Donc le regard que je porte sur le film est très doux, rempli de fierté, puis rempli aussi de bienveillance envers toutes les versions de moi que j’ai été, puis que je vais continuer d’être. Je trouve que c’est un film où tout le monde s’est permis d’être vulnérable pour vraiment donner accès à eux-mêmes. Donc je suis vraiment touchée de voir le film aujourd’hui.
Depuis les projections, quelles réactions as-tu reçues au sujet du documentaire ? Y a-t-il des commentaires ou témoignages qui t’ont particulièrement marquée ?
Je reçois énormément de témoignages personnels de personnes adoptées qui disent avoir vécu les mêmes dynamiques de blagues qui sont vues comme « innocentes », mais qui sont blessantes. Je reçois des photos de mères qui ont adopté, qui me disent que ça les a vraiment fait voir cette expérience-là autrement. J’ai même des commentaires de personnes blanches, d’hommes blancs, qui, toute leur vie, n’ont pas été conscients à quel point ça pouvait blesser les personnes racisées de se faire toujours ramener au fait qu’elles sont différentes, puis qu’elles sont étrangères.
Donc vraiment, j’ai l’impression que Recomposée, c’est un film qui, par sa charge émotive, vient vraiment toucher au cœur directement le public.
Comment te sens-tu maintenant que ton histoire et tes questionnements ont été vus par bon nombre de gens ?
Je pense que je me sens moins seule. Je me sens vraiment chanceuse d’avoir trouvé du réconfort lors des rencontres avec le public du festival RIDM et DOC NYC. Je pense que pour moi, ça m’a vraiment libérée d’un fardeau de doutes. Ça m’a prouvé que plus tu vas au fond de toi-même, plus tu vas dans les zones où tu peux avoir de la honte, où tu peux avoir du doute… c’est là que les gens ont besoin que tu te rendes pour ressortir de l’autre côté et créer une œuvre qui leur fera se sentir moins seuls aussi.
Je pense que cet apprentissage va vraiment bonifier ma pratique de réalisatrice.
Recomposée a remporté le prix du public à la 28e édition des RIDM. Qu’as-tu ressenti en apprenant cette nouvelle ?
Le prix du public, c’est le prix le plus important selon moi. C’est pour ça qu’on fait des films. Dans le milieu du cinéma, souvent, ce sont des jurys qui vont déterminer les prix, qui vont déterminer qui a accès à la réussite — réussite financière ou réussite de statut. Mais vraiment, quand c’est le public qui parle, c’est comme de recevoir un immense câlin de leur part, de ces gens pour qui on fait les films.
Tout au long du processus de montage de ce film-là, je pensais constamment à comment le film allait être reçu, comment livrer cet essai personnel, mais de façon à ce qu’il rejoigne une audience diversifiée. Donc, pour moi, c’est vraiment un grand cadeau.
Tu as également reçu le Prix du jury étudiant ainsi qu’une mention spéciale au Prix Magnus-Isacsson lors des RIDM. Comment vis-tu cette reconnaissance de la part de tes pairs ?
J’ai été tellement surprise de gagner le prix du jury étudiant parce que, pour moi, recevoir la reconnaissance des jeunes, c’est vraiment signe que je suis allée toucher quelque chose de vrai. Les jeunes, ils ne vont pas se forcer à aimer un film. Il y a quelque chose de franc et de vrai : si eux ont aimé, c’est que c’était authentique et prenant. Aussi, comme j’ai moi-même gradué de l’université il y a quatre ans et que c’est là où j’ai rêvé de devenir réalisatrice, c’est vraiment touchant de voir qu’eux-mêmes se sont projetés dans le film.
Qu’aimerais-tu laisser comme message aux personnes qui ont vu le long-métrage — ou à celles qui souhaitent le découvrir ?
D’oser. D’aller au plus profond de soi pour voir les couches d’obscurité, les espaces de deuil autant que d’y trouver sa propre lumière. Mais surtout, qu’ils ne sont pas seul.e.s.
À quoi ressemble la vie qui attend Recomposée pour la suite de son parcours ?
Le film sera présent dans quelques festivals cet hiver et la sortie en salle est prévue à l’hiver 2026 ! Le distributeur, c’est Andrew Noble, de Noble Arts, pour toutes questions 🙂











Frédéric Lebeuf | Journaliste & Photographe
Grand passionné de musique rock, metal, metalcore et post-hardcore, Frédéric adore assister à des concerts de ses artistes préférés qui gravitent autour de son palmarès hebdomadaire. Passionné de lifestyle et de télévision, il reste à l’affût pour couvrir des événements de tout genre. Son premier album qu’il a acheté est Americana de The Offspring.
