Présentée en première médiatique le 7 mai au Théâtre du Nouveau Monde, Quichotte revisite avec panache le chef-d’œuvre de Cervantes dans une fresque théâtrale où se croisent cabaret, poésie et résistance politique. Entre éclats de rire et vertige existentiel, cette création du TNM transforme la folie en acte de survie. Une proposition audacieuse qui captive autant par son imaginaire flamboyant que par la force de son propos.
Avec cette relecture libre imaginée par Frédéric Bélanger et Rébecca Déraspe, l’action quitte l’Espagne du XVIIe siècle pour plonger dans les années troubles précédant la Guerre civile espagnole. Alonso Quichano, professeur de littérature devenu concierge dans la célèbre maison close de Madame Petit, y trouve refuge alors qu’à l’extérieur s’installe un climat de répression où les intellectuels et les œuvres interdites deviennent des cibles. Dans ce bordel transformé en dernier espace de liberté, Alonso fait la lecture des livres proscrits aux pensionnaires et nourrit, chez ceux qui l’entourent, un besoin d’évasion et de dignité.
Mais le monde réel finit par rattraper ce fragile sanctuaire. Devant la montée de l’intolérance et de la violence, Alonso choisit de devenir Don Quichotte (incarné par le grandiose Normand D’Amour). Armé chevalier par Madame Petit elle-même, il se lance dans une croisade aussi absurde que bouleversante contre les injustices de son époque. Peu importe que les géants à terrasser soient de simples ventilateurs ou que les nobles dames qu’il courtise soient les danseuses du cabaret : pour cet homme qui refuse de céder au désespoir, l’imaginaire devient une arme. Autour de lui gravitent Sancho Pança, interprété par Benoit McGinnis, Dulcinée, incarnée par Marie-Andrée Lemieux, ainsi qu’une imposante Debbie Lynch-White dans le rôle de Madame Petit. Au centre de cette tempête utopique, Normand D’Amour livre un Quichotte profondément humain, oscillant constamment entre lucidité tragique et folie salvatrice.



Un théâtre de démesure et de résistance
Dès les premières scènes, Quichotte impose une signature visuelle forte. Le metteur en scène Frédéric Bélanger orchestre un spectacle foisonnant où le réalisme historique se fracture sans cesse pour laisser entrer le rêve, le grotesque et la poésie. Le cabaret devient un terrain mouvant où la musique, les chansons et les chorégraphies participent pleinement à la narration. Cette instabilité permanente du décor et des atmosphères traduit brillamment l’état mental du personnage principal, mais aussi celui d’une société au bord du basculement.
La mise en scène trouve surtout sa puissance dans sa capacité à faire coexister le burlesque et la gravité. Les scènes où Don Quichotte affronte des ennemis imaginaires déclenchent d’abord le rire, avant de révéler une détresse beaucoup plus profonde. Derrière les élans héroïques du personnage se cache un homme incapable d’accepter la brutalité du monde qui l’entoure. La pièce pose alors une question essentielle : faut-il devenir fou pour continuer à espérer ?
Le texte de Rébecca Déraspe évite habilement le piège du discours pesant. Même lorsqu’elle aborde les thèmes de la censure, de la répression ou de la montée du fascisme, l’écriture conserve une grande fluidité et une vivacité constante. Les dialogues passent du mordant à la tendresse avec naturel, laissant respirer les personnages au lieu d’en faire de simples symboles.



Des interprètes habités par l’œuvre
Normand D’Amour porte littéralement le spectacle sur ses épaules. Son Quichotte n’est jamais réduit à une figure excentrique ou caricaturale. Il lui donne une vulnérabilité désarmante, faisant de chacune de ses envolées héroïques une tentative désespérée de préserver un peu d’humanité dans un monde qui en manque cruellement. Sa présence scénique magnétique donne au personnage une ampleur profondément tragique.
Benoit McGinnis apporte quant à lui une humanité touchante à Sancho Pança. Son jeu plus terre-à-terre agit comme contrepoids à la folie grandissante de Quichotte, sans jamais tomber dans le cynisme. Marie-Andrée Lemieux compose une Dulcinée lumineuse, animée par un désir viscéral d’émancipation, tandis que Debbie Lynch-White domine chacune de ses apparitions avec une autorité naturelle impressionnante.
Cette distribution soudée contribue largement à la réussite du spectacle. Les scènes de groupe dégagent une énergie contagieuse, particulièrement dans les séquences musicales où le cabaret devient un véritable chœur populaire. L’ensemble donne à la production une dimension presque festive malgré la noirceur du contexte historique.
Avec Quichotte, le TNM propose une œuvre éclatée, généreuse et profondément actuelle. Sous ses airs de fable déjantée, la pièce rappelle avec force que les utopies demeurent parfois les seules armes possibles contre la peur et l’intolérance. Un spectacle ambitieux qui ose croire, envers et contre tout, à la puissance salvatrice de l’imaginaire.
Quichotte sera présenté jusqu’au 6 juin. Billets : https://billets.tnm.qc.ca/
- Texte : Miguel de Cervantes Saavedra
- Adaptation : Rébecca Déraspe et Frédéric Bélanger
- Mise en scène : Frédéric Bélanger
- Une production du Théâtre du Nouveau Monde
- Interprétation : Yann Aspirot, Catherine Beauchemin, Normand D’Amour, Méthushalème Dary, Marie-Pier Labrecque, Félix Lahaye, Marie-Andrée Lemieux, Debby Lynch-White, Benoit McGuinnis
- Musiciens : Adrien Bletton, Guido Del Fabbro, Jean-Philippe Perras
- Source : Théâtre du Nouveau Monde

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Yves Renaud

Bonjour,
Tout d’abord, très bon article.
Ceci-dit, et en tout respect, il contient tout de même une erreur de français aussi irritante que courante (mais non moins important surtout en journalisme culturel).
Non, Normand D’Amour ne porte pas « littéralement » le spectacle sur ses épaules, puisque c’est littéralement impossible, tandis qu’au sens figuré tout devient possible, comme les rêves de Quichotte.
Rêver…
Merci!