Présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto (TIFF), en septembre 2026, le court métrage québécois Presque rose, réalisé par Justine Prince, a reçu une mention d’honneur. D’une durée d’un peu plus de 15 minutes, le film met en vedette Maïka Ferron et Frédéric Lemay, accompagnés de Maïna Célamy, dans une histoire qui aborde la sexualisation des adolescentes et les situations parfois troublantes qu’elles peuvent vivre.
On a rencontré la réalisatrice Justine Prince et les trois comédiens Maïka Ferron, Frédéric Lemay et Maïna Célamy pour discuter du tournage, des personnages et de leur expérience entourant ce projet.
Entrevue avec Justine Prince
Comment en es-tu venue à réaliser Presque rose ?
Justine : C’est mon deuxième court métrage professionnel, mais je le considère comme mon premier vraiment professionnel. L’idée est venue d’un groupe d’écriture que j’ai avec mes amis. On est six et on appelle ça l’Hexagone. On se donne des petits défis pour s’inspirer. Un de nos défis, c’était d’écrire des loglines, donc une seule phrase pour présenter une idée, un avant-goût d’un projet de court métrage.
Puis j’ai proposé une idée abordant la sexualisation des adolescentes, la quête identitaire et le regard des autres. Ce sont toutes des thématiques qu’on traverse à l’adolescence, particulièrement quand on est une jeune fille. J’avais simplement écrit quelque chose comme ça. Puis, c’est resté comme ça. On en faisait cinq par semaine. J’ai écrit plein d’autres loglines, mais celle-là, je l’aimais plus que les autres.
Au Festival REGARD, j’ai participé au Maillage SODEC x REGARD, une activité de réseautage sous forme de speed dating entre les créateurs et les producteurs. Je n’avais pas vraiment de projet à présenter. Je regardais dans mes notes de cellulaire et je me disais : « Hey, qu’est-ce que je pourrais présenter ? » Il y avait cette logline-là qui m’était restée en tête et que j’aimais beaucoup. Alors, je l’ai étoffée. J’ai ajouté un peu plus de trucs personnels parce que j’ai joué au basket toute ma vie. Je me suis dit : « Ah, ça serait bien que ce soit une joueuse de basket. » C’est ça que j’ai présenté au maillage.
J’ai parlé à plein de producteurs, dont Couronne Nord, que je ne connaissais pas. Ça a été comme un coup de foudre aussi. J’ai tout de suite compris que ça cliquait. On s’entendait tellement bien, on avait plein de points en commun. Après ça, tout a tellement bien déboulé. C’était un cheminement parfait. Il n’y a eu aucune embûche. Tout est arrivé du premier coup, super rapidement. Je touche du bois, mais du début à la fin, c’était vraiment un processus parfait. C’est comme ça qu’est né le film.
Puisque le film aborde la sexualisation des adolescentes, quel regard voulais-tu porter sur cette réalité ?
Justine : C’est sûr que c’est un sujet full actuel. On dit tout le temps que toutes les thématiques sont actuelles, mais la sexualisation et surtout les agressions insidieuses sont des réalités qui touchent beaucoup de femmes. Toutes les femmes ont vécu, lorsqu’elles étaient jeunes filles, des situations difficiles à raconter. Si tu essaies de parler de ça à quelqu’un d’autre, ça va avoir l’air de rien. Il faut le vivre pour comprendre. Ça ne s’explique pas et ça ne se partage pas vraiment.
Dans le film, par exemple, est-ce que ce que vit Solène justifierait d’aller voir la police ? Il n’y a aucune preuve. Même Solène ne sait pas si ce qu’elle a vécu est une agression ou non.
Je voulais vraiment jouer sur les zones grises et faire un film que tout le monde ne recevrait pas de la même façon, sans nécessairement avoir la même opinion à la fin. Je voulais surtout susciter des questionnements et partager un feeling, ce sentiment de vulnérabilité qu’on peut ressentir quand on est une jeune fille. Tu peux prendre de mauvaises décisions comme tout le monde, mais pour toi, ça peut être encore plus risqué. Tu peux avoir peur pour vrai. Un petit gars peut prendre une mauvaise décision, mais il ne va peut-être pas autant sentir le danger. C’étaient les rapports de genre là-dessus qui m’intéressaient.

Est-ce que certaines expériences que tu as vécues personnellement t’ont inspirée pour imaginer ce genre d’histoire ?
Justine : Moi, j’allais dans une école privée, j’avais un uniforme d’écolière et tout. Je me faisais parfois aborder dans la rue par des messieurs, des hommes de 50 ans, qui jouaient le jeu et qui faisaient comme s’ils pensaient que j’avais 20 ans, alors que j’en avais 13. Ils jouaient un peu avec les limites.
Je ne vais rien raconter de précis, mais je mettrais ma main au feu que 99,9 % des femmes ont vécu des situations malaisantes, inconfortables, que tu ne peux pas vraiment dénoncer. C’est juste un feeling, celui de ne pas se sentir en sécurité en public. J’en ai vécu plein, comme tout le monde, probablement.
Tu as présenté Presque rose au TIFF en septembre dernier. Comment as-tu vécu cette expérience ?
Justine : Le TIFF, c’était un vrai rêve de commencer comme ça, en plus, avec une première mondiale. C’était mon premier gros festival, ma première grosse sélection à vie. Et que ça se passe au Canada, j’étais contente aussi.
J’ai été super bien accueillie et le public était super réceptif. J’ai gagné une mention d’honneur, quand même. C’était inespéré, vraiment. C’est comme une petite tape dans le dos qui m’encourage à continuer et qui me donne confiance. Ça me fait penser que faire du cinéma, ce choix que j’ai fait, cette carrière-là, peut-être que ça va m’amener quelque part. C’est vraiment encourageant et je suis super reconnaissante.
J’ai trouvé intéressante la structure de ton court métrage. Après quelques scènes de mise en contexte, une grande partie du film est consacrée à une seule scène particulièrement intense, suivie d’une courte conclusion plus douce. Pourquoi avoir choisi cette approche narrative ?
Justine : Pour ce film-là, j’ai voulu raconter un moment. J’avais un peu plus de 15 minutes pour raconter une scène, un climax qui aurait pu faire partie d’un long métrage. J’ai voulu exploiter pleinement cette durée parce que le format court métrage peut être très intéressant. « L’art naît de la contrainte », comme disait mon prof à l’université.
En 15 minutes, comment je peux raconter une grosse histoire sans simplement reprendre la recette d’un long métrage ? C’est ça que j’ai essayé de faire, et j’ai l’impression que ça a fonctionné, d’après ce que j’entends du public. Les spectateurs sont tout de suite captivés. Puis, ce n’est pas grave qu’on n’ait pas eu 20 minutes d’explications sur qui est cette fille-là. On peut rapidement la comprendre et on vit le moment avec elle. Puis, le film se termine rapidement. Après ça, elle va move on et poursuivre sa vie. C’est un peu ça, le film. On a vécu ce moment-là avec elle et c’est ça, le court métrage : raconter un moment.
Peux-tu nous parler des trois comédiens qui t’accompagnent aujourd’hui, Maïka Ferron, Frédéric Lemay et Maïna Célamy ?
Justine : Maïka Ferron, Frédéric Lemay et Maïna Célamy, c’est un casting de rêve. Ce sont de vraies perles, vraiment professionnelles, à l’écoute, qui assimilaient les notes de jeu en deux secondes.
Maïka et Frédéric avaient vraiment une chimie dès l’audition parce que Maïka donnait la réplique quand on auditionnait les comédiens pour le rôle du client. Ça fait que j’ai pu voir toute la dynamique. Il n’y avait aucun doute. Il y avait des étoiles dans les yeux. C’était vraiment magique. Autant la scène dans la voiture est lourde, autant il y avait du plaisir à la faire. C’était important pour moi que les deux ressentent la liberté et l’espace nécessaires pour donner du feedback.
On avait une coordonnatrice d’intimité pour s’assurer que Maïka était toujours à l’aise pendant les scènes plus sensibles. Mais il fallait que Frédéric aussi se sente à l’aise de jouer quelqu’un qu’il n’est pas et qu’il ne se dise pas : « Est-ce que là, je l’ai vraiment mise mal à l’aise ? » Lui, il a toujours été libre de pousser son jeu. Il ne s’est jamais senti jugé parce qu’il y avait un beau climat de confiance. J’ai adoré travailler avec lui, je le recommande. C’était parfait.
Et pour Maïka, qu’est-ce qui t’a particulièrement marquée dans son interprétation ?
Justine : C’est elle qui interprète le personnage principal qu’on suit tout au long du film. Puis, dans les retours que j’entends du public, c’est vraiment elle qui vole le show, si on peut le dire comme ça. Elle a quand même un visage jeune, ce qui lui permettait d’interpréter une adolescente. C’était important pour moi de ne pas choisir une vraie étudiante du secondaire. Je trouvais que c’était un peu trop trash. Du haut de ses 21 ans, elle faisait preuve d’une grande maturité émotionnelle. Elle était très capable de faire la part des choses, de séparer son personnage d’elle-même et de comprendre ce qui se passait.
Elle était aussi capable de me donner des surprises. Je ne lui ai jamais demandé de verser des larmes. Pendant une take, une larme est tombée. J’étais comme : « C’était parfait. » Dès qu’on a dit « Coupez ! », elle avait un beau sourire, une tellement belle attitude. J’espère qu’elle va devenir une grande actrice du Québec parce qu’elle vient juste de commencer et elle a déjà fait ses preuves.
Quelles sont tes ambitions pour la suite de ta carrière et les projets que tu aimerais développer ?
Justine : J’aimerais bientôt passer au long métrage. J’ai des idées en développement. J’adore le format court, mais on aspire probablement tous à passer au long.
Ce film-là m’a vraiment fait aimer collaborer avec les comédiens. Ça a toujours été intimidant pour moi de travailler avec des acteurs. Je n’aurais jamais cru écrire un film avec autant de dialogues. Moi, j’étais plus dans les films visuels, les tableaux. Ce film-là m’a donné confiance. J’ai envie de pousser encore plus l’écriture des dialogues. C’est ma partie préférée dans tout le processus de création : le scénario. Ça me rend positive pour la suite. J’espère qu’elle sera prometteuse.
Entrevue avec Maïka Ferron et Maïna Célamy
Maïka, présente-moi ton personnage.
Maïka : Mon personnage, Solène, c’est une jeune fille qui va à l’école et qui joue au basket avec sa meilleure amie, Maude, interprétée par Maïna Célamy. Tout au long du film, on apprend un peu à la connaître. On découvre son côté un peu renfermé, plus timide. Avec l’évolution du film, on découvre un côté un peu plus rebelle, un peu plus outgoing, je dirais. De base, c’est une fille qui n’est pas très extravertie et qui est aussi un peu insécure. Elle garde beaucoup de choses pour elle-même. Puis, progressivement, on va voir comment elle arrive à extérioriser davantage ce côté extraverti.
Maïna, présente-moi ton personnage.
Maïna : Maude, c’est la meilleure amie de Solène. Elle est plus extravertie, elle est carrément son contraire. Elle attire les gars, elle flirte avec eux, tandis que Solène est plus renfermée. Avec les garçons, cette dernière passe un peu inaperçue comparativement à Maude. Ça crée un peu de jalousie. Maude dit ce qu’elle pense et elle est bien dans sa peau. Elle n’est pas au courant de ce qui se passe avec Solène. Elle essaie juste de comprendre pourquoi son amie est distante, pourquoi elle est en train de la ditcher pour quelque chose d’autre. Elle ne comprend pas pourquoi Solène ne veut plus passer de temps avec elle alors qu’elles sont toujours ensemble.



Maïka, est-ce que tu étais à l’aise avec le sujet du film et le fait de jouer face à un personnage inquiétant, interprété par Frédéric Lemay ?
Maïka : Honnêtement, oui. J’ai eu la chance de pouvoir donner la réplique lors des auditions. J’ai rencontré différentes personnes qui auditionnaient justement pour le rôle du client. Puis, c’est vraiment avec Fred que ça a connecté. Il y avait une chimie. Je me sentais même intimidée par son personnage, ce que j’adorais, parce que je me disais : « C’est fou comment je peux voir le Fred et le personnage. » Puis, ça n’a pas été vraiment difficile à tourner, justement parce qu’on avait eu l’occasion de se connaître et qu’on était très à l’aise l’un avec l’autre. C’était vraiment le fun de jouer cette scène-là. Il me donnait du jus vraiment weird. Ça me poussait encore plus dans mes émotions, à ressentir de la panique et de la crainte. J’ai adoré ça, ce qui est bizarre à dire, mais j’étais aussi très bien soutenue. Il y avait une coordonnatrice d’intimité, donc on était très bien encadrés, ce qui m’a rendue à l’aise.
Justine m’a raconté que tu avais versé une larme pendant une scène sans même qu’elle te le demande. Tu étais donc vraiment impliquée, au-delà même de ce qu’elle attendait de toi. Peux-tu m’en parler ?
Maïka : Il y a eu deux scènes. Je pense que c’est la scène finale, puis la scène après l’auto, quand je sors. Je suis vraiment allée avec ce que je sentais dans le moment. On venait d’en faire une comme c’était demandé, alors pourquoi ne pas juste laisser sortir ce qui est en moi, ce que je ressens, ce que, d’après moi, le personnage ferait dans cette situation-là ? C’était surtout le cas pour la scène finale et celle après la sortie de l’auto. Je me rappelle, Justine m’a dit : « OK, là, on en essaie une autre. Essaie vraiment plus comme dedans, qu’elle puisse se choquer un peu, puis réagir à comment il va le faire. » Le résultat, c’est la petite larme qui sort.
Quand on est allés au TIFF, une personne est venue voir Justine pour lui dire qu’elle avait adoré la petite larme à la fin. J’étais comme : « Bon, je pense que j’ai bien fait mon travail pour ça. En tout cas, je l’espère ! »
Justine m’a aussi dit de très beaux mots sur toi et sur les réactions qu’elle a eues.
Maïka : Oui, on est vraiment choyés, honnêtement.
Maïna : On est vraiment fières de nous.
Maïka : Partout où l’on va pour présenter ce court métrage, les gens nous couvrent de compliments, ce qui est fou. Puis, on en prend, on aime ça parce qu’on a vraiment tout donné, autant moi, Maïna que Justine. Ça fait qu’on est très contents de recevoir tout cet amour-là.
Maïka, je sais que tu as plus de 18 ans, mais que tu interprétais une adolescente mineure. Est-ce que tu aurais été à l’aise de jouer cette scène si tu avais toi-même eu moins de 18 ans ?
Maïka : Si j’essayais de me remettre dans la peau de celle que j’étais à 18 ans, je pense que oui, parce que c’est quand même très censuré, je trouve. Il n’y a rien d’extrême selon mes limites à moi. Mais honnêtement, je pense que oui. Il y avait une coordonnatrice d’intimité, même si c’était pour moi quelque chose qui était très correct. De base, j’étais très bien entourée. Tout était chorégraphié, tout était sécure.
Maïna : Même moi, j’avais une scène dans la salle de bain, puis il y avait une coordonnatrice d’intimité parce qu’au moment du tournage, j’avais 17 ans. On était vraiment bien entourées. On avait toutes des petites mamans qui nous géraient. J’avais tout le temps une petite robe de chambre aussi. C’était bien fait. On était très à l’aise.
Entrevue avec Frédéric Lemay
Présente-moi ton personnage.
Frédéric : C’est un gars qui a de l’attirance pour de jeunes femmes. Il a environ 40 ans, à peu près mon âge, mais il est attiré par des adolescentes de 15 ans. C’était une zone assez étrange à explorer, mais le fun parce que c’était dans un beau cadre.
J’ai vraiment eu du temps avec Justine, la réalisatrice, et avec Maïka, l’actrice avec qui je jouais, pour parler de nos limites, des personnages et de la façon dont on allait faire tout ça. Mais dès l’audition avec Maïka, ça a cliqué. C’est une actrice qui n’a pas énormément d’expérience, mais qui est tellement bonne, tellement à l’écoute, dans la spontanéité, dans le jeu et l’impro.
On a fait une italienne ensemble avant l’audition et j’ai tout de suite brisé le malaise. J’ai dit : « C’est bizarre de parler comme ça. » Puis, on a ri. Le malaise a été brisé immédiatement. On a vraiment eu du plaisir en audition ensemble. Je pense que ça a paru parce qu’ils nous ont pris tous les deux.
C’était le fun d’explorer ce personnage dans un cadre aussi bienveillant. Justine, c’est une super réalisatrice. C’était une équipe presque essentiellement composée de femmes. Une fois que tout a été dit, après ça, tu plonges dans ces personnages-là vraiment dark. C’est le fun à jouer.

Est-ce que tu étais à l’aise de jouer quelqu’un qui est attiré par une adolescente, un personnage forcément très différent de ta personnalité ?
Frédéric : J’ai une filleule de 10 ans. Je ne suis pas attiré par les jeunes filles de cet âge-là, donc c’était très étrange. Mais comme je t’ai dit précédemment, une fois qu’on a parlé de la façon dont on allait le faire, que j’ai vu que Maïka était à l’aise et qu’on pouvait vraiment jouer le flirt entre nous, moi, je me suis amusé.
En tant qu’acteur, c’est le fun de faire des trucs dark, des personnalités méchantes. C’était juste du plaisir. C’est toujours le fun de faire des vilains.
On ne connaît pas les intentions de mon personnage. Comme les méchants de Shakespeare, notamment dans Richard III, ou ceux des films contemporains, quand on s’attache à ces personnages et qu’on découvre leur humanité, c’est ça, la beauté de ces rôles-là : les aimer, mais en même temps les haïr.
Après sa première mondiale au Festival international du film de Toronto, où il a reçu une mention d’honneur, Presque rose poursuit son parcours en festivals. Le court métrage de Justine Prince sera notamment présenté au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue le 29 octobre prochain.

Frédéric Lebeuf | Journaliste & Photographe
Grand passionné de musique rock, metal, metalcore et post-hardcore, Frédéric adore assister à des concerts de ses artistes préférés qui gravitent autour de son palmarès hebdomadaire. Passionné de lifestyle et de télévision, il reste à l’affût pour couvrir des événements de tout genre. Son premier album qu’il a acheté est Americana de The Offspring.
