Après avoir réalisé six courts-métrages (Raconte-moi mon corps, Rated X, Urban, Dors-tu?, Nid d’oiseau et Le monde est à elles), Nadia Louis-Desmarchais a réalisé une première série de fiction, ayant pour titre Les météorites, qui est disponible gratuitement sur le site internet d’ICI TOU.TV. Voici une entrevue réalisée récemment avec la cinéaste qui a passé trois ans à travailler sur son projet.
Présente-moi la série Les météorites …
C’est l’histoire de Léna et de Maëlle. Ce sont deux sœurs haïtiennes noires qui sont retirées de leur famille biologique. Elles sont placées dans une famille d’accueil blanche québécoise de souche. La série suit la relation entre les deux sœurs dans leur allégeance à leur famille biologique et aussi leur besoin d’appartenance ainsi que la quête d’identité de la plus jeune qui a un fort sentiment d’appartenance à sa famille adoptive. Quant à l’ainée, elle vit beaucoup de bouleversements dans sa vie.
On voit les dilemmes que tu peux ressentir, dans ton identité, quand tu es un enfant placé à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) dans une famille où personne ne te ressemble. On voit toutes les péripéties que la famille traversera. On apprend pourquoi les parents sont devenus famille d’accueil. C’est vraiment la vie de cette famille-là durant un été dans les années 2000 à Montréal.
Cette série est beaucoup inspirée de ce que tu as toi-même vécu avec quelques bribes de fiction …
C’est vraiment une série inspirée d’une histoire vraie qui est mon histoire personnelle. Quand j’ai été enfant, j’ai été placée à la DPJ. Cette série a été une grande quête de liberté parce que ça m’a permis de réécrire des morceaux de mon récit. Quand tu vis des événements traumatiques, tu peux avoir de la difficulté à te rappeler de ce qui s’est passé puisque la mémoire traumatique a tendance à recréer des souvenirs. L’écriture de la série m’a permis de prendre toutes ces impressions et ces bribes de mémoires et de les réécrire … et fictionnaliser quelque peu le tout.





Pourquoi avoir appelé la série Les météorites ?
Pour moi, c’est quelque chose de très poétique parce que des météorites, ça traverse le ciel de façon vraiment éphémère. Tu ne sauras jamais où elles atterriront et l’impact qu’elles auront. C’est un peu à l’image de la trajectoire de tous ces enfants de la DPJ qui traversent momentanément la vie de quelqu’un. Ils atterriront dans une famille, et tu ne sais pas l’impact qu’ils auront. De plus, il y a quelque chose quelque peu de l’ordre des constellations; c’est une thématique récurrente dans la série.
Quand tu étais adolescente, est-ce que tu te sentais incluse dans la société ?
C’est comme un mélange entre les deux. Ayant grandi dans une famille d’accueil dans une famille blanche, j’avais vraiment de la difficulté à trouver de la beauté dans le fait que j’étais noire et dans le fait que j’avais une mère haïtienne. C’est quelque chose qu’on sent dans la série. La petite Léna a beaucoup de difficultés à aimer le fait qu’elle est noire, elle prie pour être blanche. Il y a des scènes très fortes dans la série où on sent une aliénation identitaire qu’elle ressent et que je ressentais quand j’étais plus jeune.
Un des aspects importants pour moi que je devais m’adresser, c’est le grand tabou par rapport à la protection de la jeunesse et de l’enfance. En grandissant à chaque fois que je disais que j’étais une enfant de la DPJ, on avait un regard de pitié sur mon histoire. Il y a beaucoup de mauvaises représentations pour la DPJ dans les médias (avec des articles portant sur des cas de maltraitance), mais il y a aussi des histoires normales et lumineuses d’enfants qui sont placés dans des familles d’accueil.
En étant un enfant de la DPJ, c’est comme si tu serais condamnée à avoir une existence super triste et une fin tragique. Et pourtant moi, je suis rendue réalisatrice et je suis capable de vivre de ma créativité et de ma profession.
C’est ce qui est représenté dans la série et c’est ça qui est beau. Malgré toutes les problématiques et les péripéties que les enfants vivront au cours de l’été, ils se tiennent ensemble. C’est la solidarité avant tout et la résilience de ces enfants-là. C’est une série qui a aussi sa part d’ombre et sa part de drames, mais il y a beaucoup de lumière, de joie et d’amour. C’était une histoire sur la DPJ, mais c’était une belle histoire sur la DPJ.


Comme c’est un récit inspiré de ton histoire, est-ce que tu te sens comme si tu te regardais à l’écran ?
Ça dépend des jours. Il y a des journées où je regarde un épisode ou des scènes en particulier, et ça me ramène dans mon enfance et dans des souvenirs. Ce sont surtout les scènes où l’on sent que la petite (incarnée par Heaven Jayne Fenelon-Jean) est en dilemme identitaire qui me font replonger dans mon passé. Toutefois, la jeune actrice a vraiment réussi à créer un personnage qui est inspiré de ma vie. Je la regarde maintenant, et c’est presque comme si ce n’est plus moi. Il y a un détachement qui s’est créé aussi et une guérison qui s’est faite à travers cette petite fille qui jouait ce personnage.
En écrivant les scènes, même si c’est toi qui les as vécues, il y a un détachement naturel qui se crée. C’est pour cette raison que c’est thérapeutique, pour moi, de faire du cinéma. Je pars de la réalité, mais je guéris en écrivant. Au final, je suis capable de regarder la série et d’en profiter.
Est-ce qu’il y a eu des étapes qui ont été difficiles pour toi ?
Absolument. À l’écriture, Judith Brès (à la script-édition) et moi sommes parties de faits réels que j’avais vécus même si ça reste de la fiction. Je n’ai pas fait une série documentaire, je ne voulais pas faire une série documentaire. C’est sûr que ça peut être confrontant parce que tu écris sur des moments difficiles (comme la scène de placement et celle du négligemment parental).
Même dans la création des personnages, tu es confrontée à de gros morceaux de traumas, mais tu vois les scènes et les souvenirs différemment. En construisant les personnages, tu dois les aimer et tu dois connaître leurs moindres secrets. Ça m’a permis de voir mes parents, mes frères et sœurs différemment … et même de me voir différemment. Ça m’a permis de comprendre pourquoi j’ai fait telle chose.





En quoi la production de cette œuvre t’a-t-elle permis d’évoluer ?
C’est un immense projet de série. Ma série était très ambitieuse parce que c’était une série d’époque. Mes comédiens sont presque tous à leur première expérience de jeu – dont les deux comédiennes principales. C’était comme une série avec énormément de challenge de jeu. Je me suis épaulée de plusieurs personnes, mais c’était quand même une série colossale. On tournait très rapidement, je n’ai jamais tourné aussi vite dans ma vie. C’était un des gros défis !
Ce projet m’a montré que devant l’immense taille de la production de cette série (le format d’enregistrement en 4 :3, les costumes, les décors, les coiffures, etc.), j’étais en possession de mes moyens. J’ai l’impression qu’il y avait juste moi qui pouvais réaliser cette série-là. Comme c’était mon histoire, ça me donnait beaucoup de courage et de force. Même si c’était personnel, je savais que j’étais rendu là dans mon processus.
En sachant que c’était mon histoire, tout le monde sur le plateau prenait soin de leur travail et donnait le meilleur d’eux-mêmes. C’est une belle leçon que j’ai apprise sur le plateau. Quand tu te rends vulnérable à ton équipe, les membres de celle-ci ont envie d’en donner encore plus. Il y avait un souci d’excellence sur le plateau.
Les météorites est une série disponible gratuitement sur internet. Alors n’importe qui peut l’écouter quand bon lui semble…
Comme créateur de la diversité, on amène des récits qui sont différents. Tous les gens de ma communauté ne sont pas nécessairement habitués à regarder du contenu québécois parce qu’ils ne se reconnaissent pas. C’est ça qui me rend contente qu’ICI TOU.TV ait permis que la série soit gratuite. Ça a permis à plusieurs personnes qui ne sont pas habituées d’aller sur ce type de plateforme d’avoir accès à la série.
Je pense que même au sein de ma communauté noire, l’adoption est une thématique qu’on n’adresse pas beaucoup. Pour toute la communauté blanche au Québec, c’est quelque chose d’intéressant parce que c’est un point de vue unique parce qu’il y a plein de familles qui ont des enfants de d’autres cultures que la leur. Alors, le public cible de la série n’est pas nécessairement ciblé à une communauté. Il y a quelque chose de plus rassembleur avec Les météorites. Ça reste un enjeu de société.


Quel serait ton mot de la fin pour convaincre les gens d’écouter Les météorites ?
C’est la série que j’ai toujours voulu voir au Québec – sans prétention. Les météorites rend hommage à This Is Us, une série qui m’a beaucoup parlé en grandissant. C’est la première fois que je voyais l’histoire d’un garçon noir dans une famille blanche. C’est une série qui te fait autant pleurer de joie que pleurer de tristesse. J’avais envie de ça aussi avec des moments tellement lumineux que ça te touche énormément et que tu es ému, mais avec des moments où tu as le cœur vraiment brisé. Je voulais que les gens vivent plein d’émotions. Tout le feedback que je reçois, ça ne laisse vraiment personne indifférent.
Il y a beaucoup de thématiques qu’on adresse telles que l’appartenance, l’identité, la solidarité et la résilience. Ce sont des thématiques universelles. C’est une série qui a le potentiel de toucher des cordes sensibles chez plusieurs personnes et d’aller au-delà de l’histoire de ces deux petites filles-là.
Quels sont tes autres projets ?
Je suis dans la phase de la promotion de la série. Elle a été sélectionnée au festival Courts d’un soir, elle sera présentée le 9 avril (à 18h) à la Cinémathèque québécoise. Je suis actuellement en tournage de Composées, mon premier long-métrage documentaire. Ça fait cinq ans que je travaille dessus, ça fait cinq ans que je tourne les images. C’est sur le métissage et sur l’identité métisse quand tu as un parent noir et un parent blanc comment tu grandis avec ton sentiment d’identité, d’appartenance et le besoin d’être vu. C’est un film qui permettra à plusieurs femmes métisses de s’affirmer sur leur identité. Une œuvre qui s’imprégnera de mon parcours personnel par rapport à ma propre quête identitaire. Je suis aussi en écriture de mon premier long-métrage de fiction intitulé Les fleurs du désert.

Frédéric Lebeuf | Journaliste & Photographe
Grand passionné de musique rock, metal, metalcore et post-hardcore, Frédéric adore assister à des concerts de ses artistes préférés qui gravitent autour de son palmarès hebdomadaire. Passionné de lifestyle et de télévision, il reste à l’affût pour couvrir des événements de tout genre. Son premier album qu’il a acheté est Americana de The Offspring.
Photos du plateau : Courtoisie

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