Présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 18 octobre 2026, Le dos de Suzanne, la plus récente création de Gabriel Charlebois Plante, met en paroles et en gestes une famille québécoise où les sentiments existent avec force, même lorsqu’ils peinent à se dire. Entre pudeur, maladie, souvenirs et tendresse, la pièce pose une question aussi simple que vertigineuse : pourquoi est-il parfois si difficile de dire « Je t’aime » à ceux qui nous sont les plus proches?
Gabriel Charlebois Plante, entouré de ses complices de la Création dans la chambre, nous invite à sa dernière création qui met en paroles et en gestes une famille typiquement québécoise, donc occidentale, de classe et d’inhibition moyennes.
Le décor imaginé par Félix-Antoine Boutin est l’image d’un intérieur domestique d’une famille dont les enfants ont grandi : meubles, chaises, bibelots et pièces de service, cuisine et toilette. On pourrait même y aller pour faire le ménage ou balayer le plancher. Voilà un cadre peu glorieux, mais assez familier pour que les personnages deviennent une réalité touchante.
Les éclairages de Julie Basse contribuent à cet effet de mémoire dramatique, tandis que les musiques surprenantes caressent les souvenirs d’une enfance désinvolte, sans peur du lendemain…
Une famille où les sentiments peinent à se dire
La vie de famille est-elle un milieu qui favorise l’échange des affects et la transparence des sentiments? Un cheminement cahoteux, mais aussi valeureux. Voilà le sujet que l’auteur nous propose en créant son alter ego, Zandré, ce fils sensible et renfermé dans une famille animée d’un désir nerveux de bien faire et de protéger des enfants qui grandissent avec, en sous-texte, l’apprentissage de la mort en perspective.
Odile Gamache signe une mise en scène sobre et parfois statique. Le jeu des acteurs est la clé, leur mobilité n’est pas toujours idéale, mais le ton des échanges est donné : on sera dans la retenue, les silences et les ellipses. Les voix résonnent comme un requiem qui veut vivre et aussi apprendre à mourir.


Trois interprètes au service des non-dits
Les trois personnages sont incarnés par trois comédiens extrêmement talentueux. Ils portent le texte à un niveau subliminal, avec ses non-dits et ses silences lourds.
Jean Marchand est le fils, Zandré, qui exprime la difficulté de se rapprocher dans l’intime. Il est néanmoins attiré par ces êtres qui lui ont donné la chair et l’esprit. Il élabore la pièce en la verbalisant devant nous, comme un commentateur le ferait d’une série dramatique. Il traduit l’angoisse de voir ses parents vieillir et se montre surtout soucieux de voir sa mère souffrir quotidiennement de vomissements dès qu’elle ingurgite un repas.
Louise Bombardier est une femme fulgurante, comme toujours. On la suit dans son discours et son délire de bienveillance. Dans le rôle du père, Richard Fréchette, avec son timbre de voix noble et doux, naïf mais sensible, à l’écoute tout en demeurant en retrait des réalités autres que matérielles, incarne lui aussi une forme d’archétype.
Nourrir pour aimer
La nourriture est essentiellement au centre des soins quotidiens de la famille. On en parle, on invite, on fait plaisir avec des préférences sucrées ou salées. Rendre heureux, se sentir responsable et, par un effet magique, être aimé, sans avoir besoin de le dire.
Une zone d’inconfort et de gêne est ainsi évitée par fausse pudeur, par manque de pratique ou simplement de vocabulaire. Tout le monde joue le jeu jusqu’à ce que la pénibilité de la maladie et, en l’occurrence, la mort annoncée viennent gâcher le party.


« Je t’aime, Maman! »
Comment reprendre le temps perdu, dire son attachement, transmettre un sentiment de complétude avant l’échéance?
Un geste de tendresse, la validation du corps : ici, le dos de maman, Suzanne, reconnaissable entre tous, refuge de nos peines et de nos joies.
Apprendre à le dire : « Je t’aime, Maman! »
À voir au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 18 octobre 2026.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Maxim Paré Fortin
