Présentée jusqu’au 17 octobre 2026 au Théâtre Denise-Pelletier, La Mouette d’Anton Tchekhov plonge dans les désillusions amoureuses, les rêves de grandeur et la solitude d’êtres en quête d’un absolu qui semble toujours leur échapper.
Anton Tchekhov est né en 1860 à Taganrog, sur les rives de la mer d’Azov, dans l’actuelle oblast de Rostov, en Russie. Médecin de profession, mais aussi écrivain et dramaturge à succès, son œuvre a passé l’épreuve du temps car, entre autres, elle s’attarde à nos pensées intimes et à nos rêves déçus. Il a aussi cultivé l’humour en écrivant des contes savoureux et des nouvelles étonnantes. Ses pièces, dont La Cerisaie, Les Trois Sœurs et Oncle Vania, donnent aussi dans l’intime, l’éloignement des régions, l’espoir des soupirants et, sérieusement, la dérision qu’on soigne par le sourire en coin. Car ce n’est pas ridicule d’être amoureux, ni d’être déçu de ne pas accomplir tout ce dont on rêvait.
Des êtres en manque d’amour
L’amour n’est pas toujours au rendez-vous, comme ici dans La Mouette, où chacun est déçu de l’être aimé, car les sentiments ne sont pas réciproques : éternelle condition humaine. Tchekhov la compare à cette mouette abattue par un type pour passer le temps, « par désœuvrement » dans le texte original. On ne fait que passer et « les gens vont pas bien, l’amour les rend tous fous ».
L’ambition est aussi au rendez-vous chez les jeunes qui regardent la réussite des plus vieux sans bien voir la déception derrière le succès apparent. Konstantin est persuadé de révolutionner l’art avec des formes nouvelles; il sera déçu… L’argent convoité, l’adultère en filigrane ou le désir passager d’un auteur à succès pour une jeune actrice en devenir sont tous au menu des déceptions qui n’attendent que le moment de survenir avec le temps…


Une adaptation qui dépoussière Tchekhov
L’adaptation de Guillaume Corbeil vise à dépoussiérer le texte original et à le rapprocher d’une langue québécoise parlée, avec des intentions parfois discutables. Catherine Vidal met en scène ces âmes esseulées dans un environnement et avec des meubles sans âge qui pourraient bien être du XIXe siècle.
Les personnages sont incarnés par une brochette de comédiens brillants, car le texte et le propos restent profonds malgré un traitement parfois hasardeux… Tel le préambule au spectacle, où les spectateurs oisifs et certains comédiens en scène se prélassent sur des transats en grignotant du maïs soufflé et en sirotant des boissons jusqu’au moment du lever de rideau… qui n’existe pas.
Les entrées et sorties des personnages par les portes extérieures du théâtre sont du meilleur effet, car ces surprises apportent du dynamisme à la pièce avec ses coups de vent et ses tiraillements de l’esprit. Ce sont les cœurs brisés ou les fins tragiques qui les commandent.
Une distribution remarquable
J’ai apprécié la contribution de tous les comédiens à cette œuvre pas facile à assembler avec ses langueurs et ses ellipses. Il faut parfois savoir lire entre les lignes pour goûter le fruit de la poésie.
Dans le rôle de Sorine, en chaise roulante, Igor Ovadis est très juste et touchant, peut-être parce qu’il est russe d’origine. Son timbre de voix, sa présence douce et son côté câlin y contribuent.
Mattis Savard-Verhoeven, Konstantin Treplev, séduit par sa voix forte, mais inquiète, et sa fébrilité physique. Madeleine Sarr, Nina, très belle jeune femme noire, à l’aise dans ses souliers et à la diction parfaite : on y croit lorsqu’elle dit vouloir réussir comme actrice.
Macha Limonchik, dont on dit qu’elle est née pour jouer Tchekhov, incarne Irina Arkadina. Elle se ment à merveille et remplit la scène de son âme triste et souriante. Simon Beaulé-Bulman est courageux et juste avec les répliques incongrues et difficiles du naïf Medvedenko, le professeur du primaire mal payé…
Enfin, tous sont excellents. Renaud Lacelle-Bourdon en Trigorine, auteur à succès et séducteur opportuniste; Nathalie Claude en Paulina, épouse adultère de Chamraïev; Vincent Côté, Chamraïev, l’homme du gros bon sens; Olivia Palacci en Macha, transie d’amour pour Konstantin Treplev; Daniel Parent, Dorn, poseur mi-comique, mi-conquérant… Chapeau!


La Mouette est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 17 octobre 2026.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : victordiazlamich
