Jusqu’au 23 août 2025, la pièce de théâtre La Grande Mascarade se joue à l’Espace Libre, au 1945 rue Fullum.
J’aime toujours arriver à l’Espace Libre par la petite rue Coupal, où les spectateurs s’agglutinent sur le trottoir en attendant de pénétrer dans cette ancienne caserne de pompiers du quartier de Robert Gravel, cofondateur du théâtre expérimental, maintenant dirigé par Félix-Antoine Boutin. La soirée s’annonce festive : c’est soir de première, les amis présents sont bien sûr complices et l’énergie est positive.
La Grande Mascarade est une création inusitée et puissante, en constante évolution depuis quelques années, puisque le public y apporte ses joies et ses cris, comme dans les villages du Moyen Âge. On assiste à la truculence d’une improvisation mystérieuse de l’audience. On doute encore si le spectateur anonyme qui montera sur scène est « arrangé » ou s’il a vraiment eu le courage d’y aller pour se faire 100 $, apparemment… à condition de raconter comment s’est passée la mort récente d’un proche !
Pour les deux formidables comédiens, auteurs et metteurs en scène que sont Gabriel-Antoine Roy et Étienne Lou, l’utilisation de masques est leur projet créatif personnel depuis que leur professeur à l’École nationale de théâtre du Canada, Nicolas Cantin, leur a proposé, il y a huit ans, de développer leur talent avec cet instrument transformateur presque magique. Sur scène, le masque accentue le jeu physique : le texte devient alors simplifié et essentiel, la répétition des mots devient obsessionnelle et délicieusement ridicule. Le drame ou la drôlerie se transpose dans l’imaginaire des spectateurs, comme aux temps anciens des funambules et des roulottes dans nos parcs montréalais.



La gestuelle du corps joue également un rôle primordial : c’est magnétique ! Notons que les protagonistes s’inspirent allègrement de la danse urbaine KRUMP pour se mouvoir sur scène. Les adeptes de cette danse, développée dans les années 2000 dans les quartiers défavorisés de Los Angeles, s’appellent Krumpers. Cette danse urbaine, qualifiée au départ de « ghetto ballet », se caractérise par des mouvements très rapides, exprimant la rage ou la colère qui peuvent parfois se lire sur les visages. Une partie du corps reste rigide tandis qu’une autre s’agite rapidement : gesticulation intense des bras, déplacements en bombant le torse ou chutes spectaculaires. Gabriel-Antoine Roy s’avère un puissant Krumper, souvent sur la pointe des pieds, agitant bras et mains qui s’enfoncent régulièrement dans ses collants noirs, créant un effet de difformité audacieuse. Plein de surprises sont promises !
On retrouve des saveurs classiques de la pantomime, associées autant à la Commedia dell’arte qu’au théâtre Topeng indonésien, qui utilise les masques pour personnifier divinités mythologiques et légendes. La convention du « Make Believe » au théâtre devient un « Faire à croire » fonctionnel grâce au masque. La magie opère : on oublie le subterfuge et on passe immédiatement à l’amusement ou à l’acrobatie cocasse. On vit intensément et on rit passionnément… ou vice versa. L’œuvre qui a inspiré nos deux comparses est au départ Les Reliques de la Mort de J.K. Rowling, mais leur démarche de création dépasse largement l’intérêt pour la mort. On se réjouit de tout ce qui se passe devant et avec nous !
Avec les masques, les personnages s’inscrivent durablement dans notre mémoire : ils peuvent même questionner la foule, obtenir des réponses et remettre des prix ! Les triple rideaux se meuvent, donnant l’illusion du vent, tandis que les applaudissements fusent. Allez vivre avec bravoure cette expérience carnavalesque ! À voir d’ici le 23 août !

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Maxim Paré Fortin
