À partir d’un roman de 378 pages, la créatrice Sarah Berthiaume, choisie par l’auteure, a évidemment effectué une réécriture pour accrocher les fils conducteurs de cette histoire bouleversante qui se déroule sur plusieurs décennies.
Suzanne Meloche, épouse du peintre Marcel Barbeau et elle-même artiste peintre et poète dans l’âme, donne naissance à deux enfants, mais se sent vite étouffée dans sa soif de liberté sexuelle et créative. Les choses vont bien dans les expositions de Marcel Barbeau qui se déplace beaucoup et Suzanne est enfermée avec les petits…étouffant, sans même avoir accès à des toiles à peindre. Elle abandonne sa famille en fuyant de façon abrupte et intransigeante, entraînant bien sûr des conséquences inévitables sur leur vie et sur la lignée. Pour ce qui est des deux enfants, Mousse (Manon, mère d’Anais) sera élevée par deux tantes tandis que François, placé en famille d’accueil, sera atteint de schizophrénie.



Dans le contexte en ébullition de la Révolution tranquille, la liberté de création, de penser et d’agir reste à conquérir pour la société québécoise encore dominée par l’Église et le Duplessisme, particulièrement pour les femmes et spécifiquement pour les mères, vues comme les véritables mamelles nourricières de notre société enclavée. L’homme était encore souvent le pourvoyeur et vu comme LE chef de famille.
Les artistes sont pourtant au premier rang du combat idéaliste qui revendique l’affranchissement de plusieurs interdits d’alors. Des signataires du Refus Global, dont Gauvreau, Borduas et Barbeau, vus comme de célèbres personnages, apparaissent dans la pièce sans vraiment marquer le propos, mais plutôt comme des anges suspendus dans le temps. Le spectacle dure 85 minutes sans interruption avec une intensité et un rythme très soutenus. Les interprètes évoluent en mouvements chorégraphiés sur les marches blanches d’un escalier vertigineux qui les portent des entrailles de la Terre jusqu’au ciel, dirait-on! La mise en scène signée Alexia Burger et la scénographie de Simon Guilbault s’élèvent au-dessus de nous pour mieux imprégner le moment d’une sauvage esthétique, avec le drame de la distanciation et de tous les regrets qui se déploie devant nous. Les accessoires qui tombent du ciel, cordages, pissenlits, coussins et betteraves, sont presque un rappel au réel…



La parole et les acteurs sont ici transposés en œuvre automatiste, les signes abondent, les mouvements sont chorégraphiés et la réalité est multipliée par 18. Plusieurs voix sont mises de l’avant pour incarner une seule et même Suzanne, insaisissable! La narratrice Catherine de Léan se pose en maîtresse du jeu d’un chœur multiple. Tous parlent d’un point de vue qui complète ou oppose. Le drame est persistant. Le ton est solennel tant il cherche à décrypter la souffrance.
C’est ici que la démarche de Barbeau-Lavalette nous rejoint avec le récit du manque, du trou au cœur, de la douleur ressentie transmise par sa propre mère et par le douloureux acte d’accusation conjugué au TU… Le tabou de l’abandon et de la maltraitance des enfants existe toujours et encore. Le sujet est lourd et a donné lieu a des rapports de commission politique tablettés ou non: « Un Québec fou de ses enfants » et une « Commission sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse » ! C’est un sujet à traiter comme un mal social et qui donne aussi un mal de vivre. Ce qui frappe, c’est le combat de Suzanne pour cette liberté à travers la difficile complexité de la maternité, du couple tel que vécu, conjugués à la soif d’accomplissement personnel. La maternité est un des miracles de la vie, mais encore sujet à de multiples contorsions de rôles et des choix douloureux.



La femme qui fuit, présentée au Théâtre du Nouveau monde du 10 septembre au 6 octobre. Avec supplémentaires 10 et 11 octobre 2024.

Michel Jolicoeur | Journaliste


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