C’est le 30 avril dernier, lors de la soirée de clôture de la 44e édition des Rendez-vous Québec Cinéma, qu’a eu lieu la première montréalaise du nouveau long métrage de la réalisatrice et artiste multidisciplinaire Jennifer Alleyn. Sept ans après la sortie de son long métrage Impetus, la cinéaste propose un tout nouveau film de fiction, Kaïros. Avec ce nouveau long métrage, pour lequel elle est également scénariste, Alleyn propose une œuvre audacieuse qui aborde la notion du temps et la quête identitaire.
Kaïros met en scène le personnage de Manu (Emmanuel Schwartz), un comédien établi qui rentre à Montréal après un long tournage en Pologne. À son retour, il passe plusieurs auditions, sans jamais décrocher de rôle. En pleine crise existentielle, il parvient à obtenir un poste d’animateur de ligne ouverte dans une radio communautaire. Cette radio de nuit est principalement écoutée par des auditeurs travaillant de nuit, notamment des personnes nouvellement arrivées, réfugiées ou exilées. À travers les questions philosophiques qu’il adresse à ses auditeurs et les réponses qui en découlent, Manu retrouve progressivement un sens à sa vie.
Ce nouveau long métrage de Jennifer Alleyn se démarque par une représentation contemplative de la ville de Montréal. Tout au long du film, le spectateur est emporté par les nombreux plans de drones qui présentent plusieurs parcelles de la ville. L’esthétique du film est présentée dès le premier plan, qui est un long travelling vertical du Pont Jacques-Cartier de nuit. Le dernier plan du film vient boucler la boucle de cette esthétique par un long travelling vertical d’un building de Montréal. L’ensemble de l’œuvre est ponctué de plans extérieurs qui montrent des éléments de la ville, comme des bâtiments, des cours d’eau, de la végétation, etc. C’est avec cette démarche artistique maîtrisée que la cinéaste parvient à exploiter la notion du temps. En effet, ces plans urbains à caractère géométrique sont toujours réalisés avec une grande lenteur. La lenteur des images permet d’ailleurs d’entrer en profondeur dans les histoires touchantes des auditeurs. Le mariage de la voix off, de l’image et de la musique fait de Kaïros une véritable symphonie urbaine. Le titre du film, qui s’avère être aussi le titre de l’émission du personnage, renvoie au temps opportun, au temps qu’il faut saisir et qui ne revient pas. Dans cette optique, les choix artistiques de la cinéaste se révèlent pleinement justifiés. Explorant la lenteur et la contemplation, Jennifer Alleyn ne fait que saisir le temps. En optant pour des images nocturnes où la perception du temps se transforme, la réalisatrice renforce l’idée d’un temps à saisir. Dans le rythme du jour, où le temps s’échappe trop rapidement, la nuit s’impose comme un espace où il devient possible de le saisir.



En plus d’explorer la notion du temps avec brio dans son film, Alleyn aborde aussi la quête identitaire. Pour illustrer cet aspect, la cinéaste donne la voix à un groupe de personnes marquantes, qui ont un impact positif dans la vie de Manu. Les auditeurs qui écoutent et répondent aux questions de celui-ci sont des personnes occupant des emplois de nuit qui sont des réfugiés ou de nouveaux arrivants. À travers les questions philosophiques et profondes qui constituent l’émission, ces auditeurs lui donnent accès à une vision différente et intime de leur réalité de nouveaux arrivants. Tous les monologues en voix off de ces personnages se distinguent par leur authenticité, étant fondés sur de véritables témoignages recueillis par la réalisatrice. En dialogue avec les images et la voix off, la musique vient renforcer cette harmonie et occupe une place centrale dans le film. Utilisée la plupart du temps à travers Kaïros, émission de musique hétéroclite et de textes inédits, celle-ci vagabonde entre les genres musicaux, allant notamment de la musique bouzouki grecque à la musique classique du compositeur Heinrich Biber, en passant par J’entends frapper de Michel Pagliaro. Outre l’exploration de plusieurs genres musicaux, la cinéaste enrichit son œuvre de multiples références cinématographiques et littéraires, allant de Wim Wenders à Gaston Miron, jusqu’à Evelyne de la Chenelière.
Kaïros, le nouveau film de Jennifer Alleyn, met en vedette Emmanuel Schwartz, Olivia Palacci, Elsa Guedj, Igor Ovadis et Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques. Le film prend l’affiche le 15 mai!

Myralie Roy | Journaliste
C’est durant sa formation en cinéma à l’Université de Montréal que Myralie découvre ce qu’elle aime le plus faire en photographie : la photo de spectacle. Elle combine sa passion pour le théâtre, la musique et la photo en capturant, à travers sa lentille, les émotions des artistes. Ses films préférés sont Dead Poets Society et Prière pour une mitaine perdue.

