La comédie musicale Hamilton est à l’affiche du 19 août au 7 septembre 2025 à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Voici notre compte-rendu de la première médiatique du 20 août.
Nul doute que cette comédie politico-dramatique à l’ambiance musicale éclatante a marqué un tournant dès sa création à Broadway en 2015. Écrite, composée et mise en scène par Lin-Manuel Miranda, cette œuvre monumentale n’est pas exempte de défauts, mais elle possède la qualité rare de faire ressentir la force et l’espoir des fondateurs de la République des États-Unis d’Amérique en 1776. Avec l’appui du marquis de La Fayette, la France soutient alors les efforts de cette jeune nation désireuse de s’affranchir de la puissante Angleterre. Le siècle des Lumières ne sera pas sans combats.
En 2015, lors de la création du spectacle Hamilton, le contexte était marqué par la tourmente engendrée par la chute de Wall Street, symbole d’un capitalisme en crise, par les milliards investis pour sauver les « Too Big to Fail » et, en réaction, par l’émergence du mouvement Occupy Wall Street. La complexité des systèmes financiers interreliés et les tensions qu’ils suscitent offraient un terreau fertile pour une œuvre scénique musicale servant d’énoncé alternatif, destiné à éveiller les consciences politiques. Hamilton met ainsi en lumière les idéaux et les ambitions des Founding Fathers de la démocratie américaine, mais à travers une sensibilité profondément ancrée dans le XXIᵉ siècle.
Lin-Manuel Miranda, lui-même issu d’une famille portoricaine et mexicaine-américaine, a choisi de favoriser ouvertement la diversité dans la distribution. Ce geste, encore novateur en 2015, constituait une véritable rupture avec les codes établis de Broadway et attirait un public aux origines ethniques et culturelles variées. De là est né un succès commercial et mondial, aujourd’hui présenté par Broadway Across Canada. Redonner aux figures fondatrices des États-Unis des visages, des voix et une musique reflétant les populations racisées représentait un tournant majeur dans la tradition du théâtre musical. Ce n’est pas, à mon sens, de l’appropriation culturelle, mais bien une relecture, une réinterprétation socio-politique.



Évidemment, l’exactitude historique n’est pas de mise. Les femmes occupent un rôle secondaire, quoique marquant, parfois intrigantes, parfois objets de désir. Les réalités de l’époque, comme l’esclavage, ne sont que partiellement abordées. Le fait qu’Alexander Hamilton ait possédé des esclaves et se soit enrichi en travaillant pour une banque impliquée dans la traite n’est jamais évoqué. Pas plus que l’hypocrisie d’une Déclaration d’indépendance de 1776 qui n’affranchissait aucunement les esclaves noirs. Il faudra attendre la guerre de Sécession (1861–1865), puis le mouvement des droits civiques pour abolir la ségrégation raciale en 1964 et instaurer le droit de vote des Afro-Américains en 1965.
Le roi George III, interprété par le chanteur et acteur Matt Bittner, apparaît délicieusement ridicule, affublé d’un costume d’époque rappelant son couronnement. Ses interventions comiques et ses chansons teintées de Honky Tonk tranchent avec le reste de la partition et rappellent à quel point l’affrontement entre le souverain hautain et les patriotes américains ne pouvait qu’être sanglant.
Le terme « comédie musicale » ne suffit pas à définir Hamilton. C’est bel et bien un political musical. Les rythmes hip-hop sont omniprésents, les textes très denses, les rimes riches, et l’accent américain marqué. L’action se comprend souvent à travers le geste : tantôt éloquent, tantôt grandiloquent. Les chansons confiées aux personnages féminins relèvent davantage d’un univers à la Disney que d’un véritable R&B, ce qui m’a déçu, car il y avait matière à traduire plus intensément les émotions que par des complaintes sucrées.



Les mouvements des danseurs allient grâce et puissance, sublimés par des costumes seyants qui valorisent leurs silhouettes. L’ensemble est réglé avec la précision d’une horlogerie suisse. Reste que le débit rapide et l’accent américain rendent parfois difficile la compréhension. Je retiens néanmoins la voix de basse d’A.D. Weaver, particulièrement vibrante dans le rôle de George Washington.
Notons qu’en début d’année 2025, la troupe a refusé de se produire au Kennedy Center en protestation contre la prise de contrôle par Donald Trump de la direction et du conseil d’administration de cette institution de prestige, celui-ci voulant effacer les politiques de diversité, égalité et intégration (DEI) de tout organisme public.
Un spectacle qui soulève bien des questions, témoigne de la vitalité du regard des auteurs américains et met en valeur le talent des artistes issus de la diversité. À voir à la Place des Arts jusqu’au 7 septembre 2025.



Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit : Photos fournies par Broadway Across Canada
