Présentée en première médiatique le 23 octobre au Théâtre Duceppe, Corps fantômes frappe fort. Cette fresque théâtrale monumentale ressuscite un pan occulté de l’histoire LGBTQ+ montréalaise, entre amour interdit, violence d’État et fierté militante. Portée par une distribution habitée et une mise en scène sans compromis, la pièce secoue, bouleverse et surtout, refuse l’oubli.
Un retour nécessaire sur un pan oublié de l’histoire québécoise
La pièce Corps fantômes plonge le spectateur dans le Montréal LGBTQ+ du début des années 1990, une époque marquée par la crise du sida, les violences policières et les assassinats restés impunis d’hommes homosexuels. Portée par une équipe de création ambitieuse — huit auteurs et une quinzaine de comédiens — la pièce raconte à travers deux époques l’histoire de Marion (Celia Gouin-Arsenault), une jeune femme qui hérite du manuscrit de son père défunt, Sylvain (Francis Ducharme) lui-même lié à cette communauté disparue. Ce récit intime agit comme porte d’entrée dans une fresque plus vaste, où les trajectoires individuelles se mêlent à la mémoire collective.
Une narration entre passé et présent
Naviguant entre présent et passé, Corps fantômes entremêle récit familial et événements historiques. Selon le metteur en scène Maxime Carbonneau, il s’agit de combler un « bris de transmission » entre générations. Loin d’un cours d’histoire figé, la pièce fait appel à l’émotion, au témoignage et à l’écriture collective. Dany Boudreault, coauteur et comédien, insiste : « Ce n’est pas juste du théâtre d’identité, c’est du théâtre de mobilisation. » La pièce évoque des moments-clés comme la descente au Sex Garage ou les actions d’ACT UP, mais surtout les liens affectifs et la résilience d’une communauté.



Une mise en scène audacieuse et sensorielle
Carbonneau livre une mise en scène sans concessions, où la nudité, la fête, la violence et l’activisme coexistent. Des scènes de club sous les néons aux silences des rencontres secrètes, tout concourt à faire ressentir au public l’intensité de l’époque. Les décors modulables, les éclairages expressifs et les costumes fidèles renforcent l’immersion. La distribution, composée d’acteurs investis et souvent co-auteurs du texte, donne vie à une galerie de personnages complexes et émouvants.
Des voix authentiques sur scène
Parmi les interprètes, Christian Fortin se distingue. Ayant vécu cette époque, il participe à l’écriture et joue le rôle d’un « doorman » dans la pièce, apportant une dimension quasi documentaire. Son témoignage vivant souligne la véracité du propos. Mention spéciale également à Gabriel Cloutier-Tremblay qui livre une performance très sentie dans le rôle de Francis, l’amant du père de Marion, Sylvain, qui brise sa famille en décidant d’afficher son homosexualité.
Le spectacle met également en scène des figures historiques comme Michael Hendricks (Quincy Armorer) ou le Dr Réjean Thomas (François Édouard Bernier) renforçant le lien entre fiction et réalité. Chaque comédien·ne incarne ces rôles avec engagement, rendant palpable la solidarité et la souffrance vécues.
Une œuvre qui résonne avec le présent
Au-delà de sa reconstitution historique, Corps fantômes résonne avec les enjeux contemporains : recrudescence des discours haineux, violences contre la communauté trans et fragilité des acquis sociaux, phénomène que l’on constate malheureusement chez nos voisins au sud de la frontière. Pour Carbonneau, le parallèle est évident : « Les droits sont fragiles ». La pièce rappelle que la mémoire est un outil de résistance, et que les luttes passées éclairent les combats d’aujourd’hui.



Un théâtre bouleversant et mobilisateur
Dense mais captivant (3 h 30 avec entracte), Corps fantômes allie émotion, réflexion et spectacle. La critique est unanime : il s’agit d’une œuvre puissante et nécessaire, qui donne une voix à celles et ceux que l’histoire a laissés dans l’ombre. Un théâtre citoyen, engagé et profondément humain à ne pas manquer.
Corps fantômes est à l’affiche du Théâtre Duceppe jusqu’au 22 novembre 2025. Pour l’achat de billets : https://duceppe.com/corps-fantomes/
- Texte de : Édouard Bernier, Dany Boudreault, Maxime Carbonneau, Sébastien David, Christian Fortin, Célia Gouin-Arsenault, Joephillip Lafortune et Matéo Pineault
- Script édition : Dany Boudreault
- Avec 15 interprètes
- Mise en scène : Maxime Carbonneau
- Co-producteur : La Messe Basse

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Dany Taillon
