Après avoir connu un vif succès en début d’année, Changer de vie, la comédie mordante de Catherine Léger, est de retour en supplémentaires au Théâtre La Licorne, du 1er au 17 septembre. Mise en scène par Philippe Lambert, cette pièce pose un regard aussi drôle que lucide sur notre époque, nos insatisfactions, notre rapport aux réseaux sociaux et cette place grandissante que nous accordons à l’intelligence artificielle dans nos vies. Une comédie résolument actuelle, portée par quatre interprètes absolument fameux.
Une visite qui change tout
Christian et Nathalie semblent pourtant mener une vie plutôt confortable. Nathalie (Isabelle Brouillette) occupe un emploi bien rémunéré et fait vivre le couple, permettant ainsi à Christian (Steve Laplante) de poursuivre tant bien que mal son rêve de produire des films profonds et importants. Une existence relativement tranquille qui bascule lorsqu’en pleine nuit, Jasmine (Marilyn Castonguay), une vague connaissance de Nathalie sur Facebook, sonne à leur porte.
La jeune femme a tout simplement pris au pied de la lettre une publication de Nathalie affirmant que chez elle, « la porte est toujours ouverte » et « le café toujours prêt ». Ce qui aurait pu demeurer une visite incongrue devient rapidement le point de départ d’une série de situations de plus en plus imprévisibles. Jasmine entraîne Nathalie dans son univers chaotique, où apparaît bientôt Marco (Hubert Proulx), personnage aussi délinquant que séduisant. Et derrière tout ce beau monde se profile un autre protagoniste, invisible celui-là : ChatGPT, devenu pour Jasmine une sorte de conseiller personnel à qui elle confie ses décisions.
À partir de cette prémisse volontairement improbable, Catherine Léger entraîne ses personnages dans une quête effrénée de bonheur et de sens. En quelques jours à peine, les certitudes s’effritent, les relations se transforment et les décisions deviennent de plus en plus extravagantes.
Catherine Léger vise juste
La grande force de Changer de vie demeure incontestablement son écriture. Catherine Léger possède ce talent particulier pour observer les comportements contemporains, les pousser légèrement vers l’absurde et nous les renvoyer en pleine figure. Et le plus souvent, on rit parce qu’on reconnaît quelque chose de nous-mêmes dans ces personnages.
Réseaux sociaux, besoin de reconnaissance, insatisfaction chronique, quête du bonheur, désir de réussir sa vie, fatigue de devoir constamment choisir : l’autrice ratisse large sans transformer son texte en catalogue des travers de notre époque. L’arrivée de l’intelligence artificielle dans cette nouvelle version s’intègre d’ailleurs naturellement à son propos.
Car derrière les situations loufoques se cache une question beaucoup plus sérieuse : jusqu’où sommes-nous prêts à déléguer nos propres choix? Lorsque choisir devient épuisant, pourquoi ne pas demander à une machine quoi manger, qui fréquenter, quelle décision prendre ou, ultimement, comment être heureux?
C’est là que l’écriture de l’autrice devient particulièrement savoureuse. L’humour et l’absurde servent constamment une réflexion plus profonde. Les répliques fusent, les situations s’enchaînent et la pièce réussit à parler de solitude, de couple, d’amitié et de quête de sens sans jamais s’alourdir. Le rire devient ainsi une manière particulièrement efficace de mettre en lumière nos contradictions.



Quatre comédiens au sommet
Encore faut-il des interprètes capables de soutenir une écriture reposant autant sur le rythme et la précision. Et de ce côté, Changer de vie frappe particulièrement fort.
Isabelle Brouillette, Marilyn Castonguay, Steve Laplante et Hubert Proulx forment un quatuor redoutablement efficace. Chacun possède son propre registre comique, mais leur complicité permet aux scènes de prendre leur envol avec une remarquable fluidité.
Isabelle Brouillette est formidable dans le rôle de Nathalie. Derrière cette femme professionnelle, raisonnable et en apparence parfaitement organisée se cache une naïveté qui la rend immédiatement attachante. Elle glisse progressivement vers l’improbable avec une telle conviction qu’on finit presque par trouver ses décisions parfaitement logiques.
Marilyn Castonguay est tout aussi savoureuse en Jasmine, cette femme imprévisible qui surgit littéralement dans la vie des autres. Son sens du rythme et sa capacité à passer d’un état à l’autre donnent au personnage une énergie formidable. Elle devient en quelque sorte l’élément déclencheur du grand déraillement qui suivra.
Steve Laplante excelle pour sa part dans le registre qu’on lui connaît bien : celui du grand désabusé légèrement dépassé par les événements. Son Christian rêve de grandeur tout en donnant parfois l’impression d’être spectateur de sa propre existence. Il possède cette précision comique qui lui permet de provoquer le rire avec une réplique, un silence ou simplement une réaction.
Et Hubert Proulx complète merveilleusement le quatuor avec Marco, personnage qui arrive comme une nouvelle dose de chaos dans une histoire qui n’en manquait déjà pas. Son aplomb, son naturel et son charme un peu douteux en font un formidable contrepoids aux trois autres.
Un rythme qui ne lâche jamais
À la mise en scène, Philippe Lambert comprend parfaitement la mécanique de l’écriture de Catherine Léger. Il impose au spectacle une cadence soutenue qui permet aux nombreuses transitions temporelles et aux changements de lieux de s’effectuer avec une étonnante fluidité.
La scénographie volontairement dépouillée de Marc Senécal laisse toute la place aux acteurs et au texte, tandis que les éclairages d’André Rioux participent efficacement aux transitions. Tout est conçu pour que le spectacle avance sans temps mort et que l’énergie ne retombe jamais.
Le metteur en scène évite surtout de surcharger un texte qui n’en a aucunement besoin. Il laisse respirer les silences, les malaises et les réactions des personnages, tout en maintenant cette impression que les événements leur échappent progressivement. Plus leurs vies dérapent, plus le spectacle semble prendre de la vitesse.
Rire de nous-mêmes
Sous ses airs de comédie déjantée, Changer de vie raconte finalement quelque chose de très contemporain : cette impression persistante que notre vie pourrait toujours être meilleure ailleurs, autrement, avec quelqu’un d’autre ou simplement en prenant une décision différente.
Catherine Léger transforme cette insatisfaction en formidable terrain de jeu. Avec une écriture brillante, quatre comédiens impeccables et une mise en scène qui ne laisse pratiquement aucun répit, Changer de vie fait beaucoup rire tout en réussissant à installer une idée beaucoup plus troublante : à force de chercher la recette parfaite du bonheur, ne risque-t-on pas simplement d’oublier de vivre?
Une comédie intelligente, mordante et terriblement actuelle qui confirme, s’il le fallait encore, à quel point Catherine Léger sait observer notre époque… et nous faire rire de ses travers.
La pièce Changer de vie sera présentée jusqu’au 17 septembre 2026 au Théâtre La Licorne à Montréal. Billets : https://theatrelalicorne.com/pieces/changer-de-vie/
- Texte : Catherine Léger
- Mise en scène : Philippe Lambert
- Assistance à la mise en scène : Dominique Cuerrier
- Avec Isabelle Brouillette, Marilyn Castonguay, Steve Laplante et Hubert Proulx
- Décor, costumes et accessoires : Marc Senécal
- Éclairages : André Rioux
- Source : Théâtre La Licorne

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

