Présentée à l’Espace Libre, Au cœur de la rose remet en lumière un texte marquant de Pierre Perrault, entre poésie, territoire et tensions humaines. Une œuvre toujours actuelle, à voir jusqu’au 25 avril.
La pièce Au cœur de la rose, écrite par le grand cinéaste Pierre Perrault et publiée en 1964, comporte un sous-titre : Généalogie d’une tristesse. On connaît surtout Pierre Perrault comme un artiste qui a réfléchi à la culture et à la spécificité québécoise. Avec Michel Brault, il innove et contribue à faire apprécier le cinéma direct avec sa caméra, sa finesse d’observation et son attrait pour l’ethnologie, en cadrant des personnages plus grands que nature. Il s’est passionné pour les gens simples, les métiers liés au territoire et la parole d’ici. Son film Pour la suite du monde, qui relate la vie des habitants de l’Isle-aux-Coudres, qui pratiquent la chasse aux bélugas, a été le premier film québécois présenté au Festival de Cannes en 1962. Perrault a été essentiel à la construction de l’identité québécoise par ses écrits, sa poésie, son attrait pour le français d’Amérique et son amour du territoire.
En 2005, le metteur en scène Jérémie Niel a fondé la compagnie Pétrus, qui a produit plusieurs spectacles aux confins de plusieurs disciplines artistiques : le théâtre, la danse, la musique, le cinéma et les arts visuels. En synthèse, on parle de théâtre-paysage, ce qui semble tout à fait approprié au thème de la série « Nos Villages » proposée par Félix-Antoine Boutin, directeur artistique sortant de l’Espace Libre. L’adaptation et la mise en scène de Jérémie Niel sont fort réussies. Cette pièce importante du répertoire québécois mérite d’être revisitée selon les époques, car elle traite de l’isolement des territoires immenses et sauvages, des visions opposées des genres, de l’arrachement aux traditions et des tensions familiales.
Les interprètes sont superbes, car ils et elles soutiennent un texte parfois aride, mais riche en émotions et en poésie. La langue n’est pas celle des pêcheurs ou des artisans : le français normatif exige une acuité constante et la complexité des métaphores demande aussi une attention soutenue au spectateur. Puisqu’on utilise des casques-micros, toutes les respirations sont captées et la diction est impeccable : les mots sortent clairement. Les personnages vocifèrent et lancent des cris comme une tempête sur notre grand fleuve capricieux. Les projections de Karl Lemieux sont grandioses. On est à la hauteur des vagues, souvent, et la grève permet parfois de s’y asseoir pour réfléchir à l’avenir des nuages qui approchent…



L’action se situe sur une île sauvage bordée de falaises et peuplée de goélands. Le grand fleuve ressemble aux mers froides et le vent domine tous les états d’âme d’une famille isolée, gardienne du phare. C’est un symbole protecteur qui représente la stabilité et la force, car il affronte toutes les tempêtes. Les éclairages utilisent la pénombre ou la grande lumière pour assumer les mystères, les rêves éveillés ou affirmer le doute et l’intime. De là s’agitera le drame de la jeune fille, qui veut s’en sortir pour être libre et aimer qui bon lui semble.
Le père, incarné par Sébastien Ricard, beau grognon traditionnel, est le gardien du phare et s’attend à maintenir sa fille dans son giron, souhaitant la faire épouser un bon diable du coin, un jeune boiteux qui aime sa fille, joué admirablement par Émile Schneider. La mère, pour sa part, Évelyne de la Chenelière, avec sa belle voix pénétrante, a aussi son mot à dire. Elle veut le bonheur et la liberté pour sa fille : la vie est longue pour la jeunesse et l’horizon est vaste… Survient une tempête et une goélette doit s’abriter dans une anse. Le capitaine doit réparer son moteur et demande de l’aide. Son matelot est jeune et attirant pour la fille, Nahéma Ricci, troublée par son désir et sa soif de partance. Quelques jours et des cris de part et d’autre assureront la poursuite du rêve de la fille, jusqu’à ce que le destin s’accomplisse.



La Révolution tranquille, qui a vu la tragédie québécoise de nos racines se tendre et se tordre, est magnifiée par ce conte. La fille veut simplement partir et être heureuse avec celui qu’elle souhaite, mais sa famille et son rôle social la retiennent. Cette fable, toujours pertinente, traite de l’arrachement aux traditions, de l’appétit de vivre de la jeunesse, des rapports difficiles entre les générations, de la vision d’un pays et d’un territoire parfois hostiles, ainsi que de la résignation à un destin parfois triste, fait de rêves inassouvis.
À voir à l’Espace Libre, rue Fullum, jusqu’au 25 avril.

Michel Jolicoeur | Journaliste

