Le 29 septembre dernier, Alicia Guillotte a effectué le lancement de son deuxième recueil de poésie. Perles rares est une incursion poétique qui aborde des sujets très importants chez la poète, dont notamment le féminisme et la violence conjugale. Découvrez-en davantage avec cette entrevue qu’elle nous a donnée afin de promouvoir son nouveau bouquin publié aux Éditions Guillotta, dont l’artiste en est fondatrice.
Présente-moi ton parcours.
En 2020, lorsque la pandémie est apparue dans nos vies, j’ai pris une pause des études. Pour moi les cours donnés à travers un ordinateur c’était hors de question, surtout avec mon trouble du déficit de l’attention. Je me suis donc concentrée sur mes projets artistiques, puis, quand j’y repense, ça a vraiment été le meilleur moment pour créer.
C’est là que j’ai eu l’idée de rassembler tous mes poèmes depuis le début de mon adolescence. J’ai fait un beau tri, un beau petit ménage et ça m’a donné ma première autopublication, La Guillotta. J’ai donné à mon premier livre mon nom d’artiste, car les sujets qui y sont véhiculés sont très intimes et personnels, inspirés de mon parcours et de mes difficultés. La Guillotta, ce n’est pas un recueil que j’ai écrit avec des gants blancs, c’est très cru. Ça discute de divers sujets, notamment des troubles alimentaires, des réalités des travailleuses du sexe, de la santé mentale. Par la suite, j’ai envoyé mon manuscrit à plusieurs maisons d’édition dite « traditionnelle ». Au bout de quelques refus, je me suis découragée, le milieu étant tellement saturé, j’ai donc eu cette idée de fonder Les éditions Guillotta.
J’ai commencé ce projet sans savoir trop vers où ça allait, ni ce que ça allait donner ni ce que j’allais en faire. J’ai juste eu envie de le faire. Je ne m’attendais pas à l’ampleur que ça prend en ce moment. C’est devenu un projet pour faire participer des artistes émergent/es. Nous publions exclusivement de la poésie et prévoyons quatre publications par année, dont deux collectifs d’artistes, et deux publications indépendantes d’auteur/ices.
Pourquoi avoir choisi la poésie pour véhiculer tes idées ?
J’ai toujours eu un sentiment particulier avec la poésie. J’écris en vers et je dis toujours à mon entourage : « ça paraît court, mais ça en dit long. » Même avant de savoir ce que c’était de la poésie, j’en écrivais toute jeune. Ayant eu beaucoup de difficulté au secondaire, mes livres étaient remplis de poèmes. Je n’écoutais pratiquement pas dans mes cours, je faisais juste écrire. Avec du recul, quand je pense à cette époque de ma vie, je me dis que j’avais besoin de parler ou de raconter comment je me sentais, mettre des mots sur mes émotions. C’est la poésie qui m’a permis de le faire.
Présente-moi ton deuxième recueil Perles rares.
Mon nouveau recueil de poésie Perles Rares, c’est à caractère féministe pour souligner la réalité des femmes au Québec. J’ai même mis un petit lexique au début du livre avec de courtes définitions du vocabulaire féministe. Dans les thématiques personnelles, je parle de ma bisexualité (avec laquelle j’ai encore à mes 23 ans énormément de questionnements), j’y aborde aussi la violence conjugale, mon sentiment avec la ville de Montréal, des lettres à mes filles (ma sœur et ma mère), qui sont des femmes qui m’ont énormément inspiré en tant que féministes. Je pense que j’ai écrit un livre que j’aurais aimé lire quand je ne savais rien sur le féministe. Sinon, les écrits du livre restent tous intimes et sincères à mes expériences personnelles. Je me montre énormément vulnérable dans celui-ci.
Pourquoi avoir décidé de mettre sur papier ta vulnérabilité et ton intimité ? Comment te sens-tu après cet exercice ?
Je pense que de la poésie, c’est essentiellement intime. Je le réalise d’autant plus depuis que je fais un travail d’édition avec des poètes aux éditions Guillotta. La poésie, c’est de se montrer vulnérable. C’est de parler de choses vraies. Dans un roman, tu inventes une histoire. Ou du moins, si c’est autobiographique, beaucoup de choses peuvent être contournées ou changées. Mais la poésie, ce n’est pas ça.


Même si la question peut paraître anodine, qu’est-ce qui fait en sorte que la thématique du féminisme est aussi importante dans ta vie personnelle, professionnelle et artistique ?
Je n’ai pas choisi de raconter ma situation en tant que femme, ou de parler des enjeux du féminisme. Je pense que ça allait de soi, depuis longtemps, je remarque que les choses ne tournent pas rond, et bien avant que je me considère féministe. Beaucoup de situations ont fait en sorte que ça devienne des souvenirs qui m’habitent et que j’ai besoin de raconter.
Quel est ton processus d’écriture ?
Tous mes poèmes sont écrits à la machine à écrire. C’est pour moi une façon vraiment différente de m’exprimer, que si j’écris crayon et papier. La dactylographie me permet de vivre chacune de mes émotions. C’est comme s’il n’y avait pas de retour en arrière, tandis qu’avec papier et crayon, on peut tout effacer et recommencer, j’ai l’impression mon authenticité se perd. Le plus difficile avec ce processus, c’est quand j’ai beaucoup d’idées qui me viennent pendant que je conduis, là je dois me mettre sur le bord du chemin et noter mes idées sur mon téléphone. Je pense que chaque artiste vit ça quotidiennement, haha!
À qui t’adresses-tu dans les poèmes ? Est-ce que tu te lances des messages dans tes poèmes ?
Je m’adresse aux femmes de toutes les générations, à mes ex, à mes filles (ma sœur et ma mère), aux gens avec des troubles de santé mentale. Je pense que la chose particulière avec la poésie, c’est que ça doit t’habiter. J’espère donc qu’on se reconnaît dans mes poèmes, qu’on se sente moins seul/e, qu’on me lise et que ça donne un beau sentiment d’espoir.


Qu’est-ce qui t’inspire lorsque tu écris ?
Mon environnement m’inspire beaucoup. Des discussions et rencontres avec des gens. Depuis récemment, je voyage beaucoup avec mon conjoint, puis c’est à ces moments-là que j’écris énormément. C’est comme si quand je suis à Montréal, je m’ennuie à mourir d’être ici, je suis drainée et j’ai juste envie de partir, puis quand je suis ailleurs, Montréal me manque. Oui, j’ai une relation très amour/haine avec la ville hahaha!
Sinon, j’ai été diagnostiqué avec un trouble de personnalité limite il y a quelques années, j’écris donc beaucoup sur la façon dont je perçois les choses, comment je les ressens, mon intensité en tant que personne. Je pense qu’on appelle ça de l’intelligence émotionnelle. Ça se fond bien avec la poésie.
Pourrais-tu me présenter un de tes poèmes.
Je vous présente Un Dernier Espoir, un vidéo-poème réalisé par Dominique Montesano et interprété par Cécile Giuly et Paolo Sangaré Mermin. Le poème a été écrit pour dénoncer les relations de violence conjugale. Les écrits sont très lourds et pesants, la vidéo n’en est pas moins. Au début de la vidéo, on vous propose un couple heureux, tout semble parfait. Petit à petit, on se rend compte qu’il y a des choses qui ne tournent pas rond, comme de grosses chicanes violentes qui ne finissent plus, la blonde qui regarde ce que son chum fait sur son cell, de la vaisselle qui se casse sur le sol de l’appartement. On sent la jalousie et le côté toxique du couple plus la vidéo avance. À la fin du vidéo, on voit une certaine réconciliation, qui laisse sous-entendre qu’ils vont retourner dans leurs mauvais « patterns » sans fin. Ça ne finit pas très bien, haha! Pourtant, on connait tous un couple autour de nous qui a une relation semblable à celle-ci. Le genre de couple qu’on se dit : il faudrait vraiment qu’ils se laissent, ces deux-là. C’est un peu sous cet angle que ça m’a inspiré aussi.
Ça a été mon plus gros projet de l’année. Même sur le plateau de tournage, les scènes étaient vraiment difficiles, l’équipe devait prendre des pauses entre les scènes tellement c’était intense. Le travail de Dominique a été tellement minutieux! Vraiment à la hauteur de mes attentes. Ça a vraiment bien représenté le poème. L’interprétation de Cécile et Paolo était incroyable, ils sont tellement talentueux! Ils faisaient tellement un beau couple, ça avait l’air vrai, haha! Si vous prenez le temps d’écouter la vidéo en entier dans un endroit calme, peut-être que vos yeux vont se remplir de larmes, pour moi c’est automatique! Hahaha oups!
Tu abordes, entre autres, la violence conjugale. Comment est-ce que tu t’es prise pour aborder ce sujet délicat en poésie.
Je pense qu’en tant que femme, c’était important pour moi de parler de ce sujet dit délicat. La hausse des féminicides pendant la pandémie a juste été catastrophique. Avant la publication de mon deuxième recueil de poésie Perles rares, beaucoup de femmes autour de moi, de près ou de loin, me racontaient leur histoire, puis ça m’a vraiment donné envie d’aborder le sujet. Je suis vraiment constamment triste de ces réalités, c’est important pour moi de les dénoncer.
Quelles sont tes aspirations de carrière ? Qu’est-ce que tu aimerais réaliser pour t’affranchir en tant que personne ?
J’espère vivre de ma poésie un jour, être reconnue comme une poète. J’ai beaucoup de projets qui s’en viennent pour la prochaine année, comme un premier court-métrage, la publication d’artistes incroyables à ma maison d’édition (Philippe Cormier, scénariste et réalisateur de Montréal, et Laetitia Rivest, une écrivaine talentueuse), un pied dans le monde de la musique, un premier dévoilement pour mon troisième recueil de poésie.
Un/e artiste ne peut pas s’attendre à être accepté/supporté par tout le monde. Peu importe l’ampleur que ça va prendre, tu continues de faire ton art, parce que c’est ce que tu veux faire, parce que tu dois le faire. Le plus de gens que je peux aller chercher avec ma poésie, plus ça va me combler professionnellement. Je pense que c’est ça d’être une artiste.

