Du 7 au 11 octobre 2026, pour ouvrir sa saison 2026-2027, la TOHU retrouve une habituée de sa grande salle circulaire : la compagnie australienne Circa. Avec Wolf, dix artistes investissent la piste dans une proposition où l’acrobatie, la danse contemporaine et l’énergie collective cherchent à faire émerger une créature à dix corps. Une meute humaine, sauvage et indomptable, dont la puissance physique ne fait aucun doute, même si son propos se laisse parfois plus difficilement apprivoiser.
Une démonstration de force collective
Dès les premières secondes, le ton est donné. Sur scène, dix silhouettes moulées dans des combinaisons noires et couleur chair se déploient, bondissent, s’agrippent et s’empilent. Le spectacle s’ouvre sur une impressionnante pyramide humaine : un seul artiste porte à lui seul le poids de six de ses partenaires. La démonstration est aussi spectaculaire que symbolique. Chez Circa, l’individu n’existe jamais tout à fait seul : il est porté, soutenu, propulsé par les autres.
Sous la direction de Yaron Lifschitz, les tableaux s’enchaînent rapidement, portés par les basses électroniques d’Ori Lichtik, aux accents franchement techno. Les duos et les trios dominent d’abord, privilégiant la précision des portés, du main à main et des enchaînements acrobatiques. Les corps roulent, grimpent, chutent et se rattrapent dans une chorégraphie où l’acrobatie devient progressivement un langage.







Une symbolique parfois difficile à saisir
La narration, elle, est plus difficile à saisir. Le loup annoncé dans le titre et présenté comme une métaphore de l’instinct, du besoin d’appartenance et du refus des règles ne s’impose pas forcément au spectateur qui entre dans la salle sans avoir lu le programme. On comprend bien que quelque chose se construit autour de la notion de meute, que les individualités finissent par se fondre dans un organisme collectif, mais le propos demeure suffisamment abstrait pour que la lecture symbolique échappe parfois.
Heureusement, Wolf n’a pas besoin d’être parfaitement compris pour être ressenti. L’énergie, elle, est immédiatement palpable.
Les artistes font preuve d’une maîtrise physique phénoménale. Ils se servent les uns des autres comme tremplins, plateformes et points d’appui, transformant progressivement la troupe en une véritable machine humaine. Certaines figures de groupe surprennent par leur inventivité et leur apparente impossibilité. Et lorsque l’un des artistes chute ou rate une prise, le spectacle gagne paradoxalement en force : ces accidents, loin de briser l’illusion, rappellent que la gravité reste l’adversaire ultime et que chacune de ces prouesses comporte une part bien réelle de risque.
Deux escapades aériennes viennent ponctuer cette succession de tableaux : un numéro de sangles et un autre de pôle volante. Tous deux témoignent du talent des interprètes, mais paraissent quelque peu détachés du reste de la proposition.







Quand dix corps ne font plus qu’un
Peu à peu, la troupe abandonne les duos et les trios pour faire entrer la meute tout entière dans la danse. Les figures impliquent de plus en plus d’acrobates, les corps s’empilent, se croisent, se démêlent et se recomposent sans relâche. Chaque interprète devient un maillon d’une chaîne humaine dont la solidité dépend de chacun. L’image du loup devient alors plus évidente : aucun corps ne domine véritablement les autres, tous participent à la construction d’un organisme commun.
Le résultat est hypnotisant. Les corps s’élèvent vers le ciel, retombent, roulent les uns sur les autres et recommencent, inlassablement. Le ballet semble parfois ne jamais devoir s’arrêter. La musique pulse, les corps répondent, la troupe entière respire au même rythme.
C’est là que Wolf est le plus convaincant : dans sa capacité à nous faire voir une meute. Une masse humaine retrouvant une énergie animale dont la puissance naît précisément de l’interdépendance de ses membres. À mesure que les individualités disparaissent derrière le mouvement collectif, la scène se transforme en un organisme vivant, traversé par une même pulsation. Il reste quelques zones d’ombre dans le propos et quelques détours qui auraient gagné à être mieux intégrés, mais lorsque les dix corps s’unissent, Circa atteint une puissance visuelle et physique indéniable. Une meute qui n’a peut-être pas besoin d’être comprise pour être ressentie.







Équipe de création
Création : Yaron Lifschitz et le Circa Ensemble
Mise en scène et scénographie : Yaron Lifschitz
Conception sonore : Ori Lichtik
Conception lumière : Alex Berlage
Costumes : Libby McDonnell
Interprètes
Rowan Allison, Shea Baker, Nathan Boyle, Maya Davies, Jordan Hart, Oscar Morris, Daniel O’Brien, Luke Pearce, Sophia Seccombe, Darby Sullivan, Andrew Whittaker et Christina Zauner.
Production : Circa et Chamäleon Berlin
Coproduction : La Comète

Lucas Brunet | Journaliste

Benoit Z. Leroux | Photographe
Grand consommateur de culture, Benoit Z. s’intéresse à beaucoup de disciplines. Le monde circassien est son principal terrain de jeu. Toujours curieux, ouvert et la caméra prête.
