C’est un pari audacieux que de lancer une saison théâtrale avec Tableau d’une exécution, texte provocateur du dramaturge britannique Howard Barker, que le Théâtre du Rideau Vert a su relever avec brio, lors de sa première montréalaise du 29 septembre. Portée à la scène par Michel Monty avec l’impressionnante Sylvie Drapeau dans le rôle principal, cette œuvre dense nous convie à une réflexion aiguë sur le rapport entre l’art et le pouvoir.
🎨 Une artiste contre la gloire militaire
L’action se déroule dans la Venise du XVIe siècle. L’artiste Galactia, femme farouchement indépendante et viscéralement attachée à la vérité, est mandatée pour peindre une fresque célébrant la victoire de Lépante. Là où la République attend une œuvre exaltant la grandeur guerrière, Galactia choisit de représenter l’horreur du conflit : les corps brisés, la souffrance des hommes, l’échec humain plutôt que le triomphe militaire.
Ce dilemme artistique devient moteur de tension : Galactia s’oppose frontalement aux attentes du pouvoir, refusant de travestir la vérité pour complaire à l’État. Son art devient une arme — dérangeante, subversive, impossible à censurer sans brutaliser la liberté même de créer.
🎭 Mise en scène : rigueur et tension
La mise en scène de Michel Monty opte pour une sobriété formelle qui sert efficacement la densité du texte. Sans surcharge esthétique, elle met en valeur la joute verbale entre les personnages, notamment entre Galactia et le doge. L’utilisation d’une charpente de bois de deux étages, pivotant selon les différentes scènes (l’atelier de l’artiste, la prison, le palais du doge avec l’ajout d’une immense toile vénitienne), est vraiment judicieuse.
L’espace scénique devient donc un champ de bataille symbolique où l’artiste affronte les institutions. Les éclairages, les silences et les déplacements sont utilisés avec parcimonie, presque comme des coups de pinceau précis sur une toile dramatique.
La réussite du spectacle repose aussi sur sa capacité à éviter deux écueils : l’éducation et la froideur. On ne peut demeurer insensible face à la révolte de Galactia. Il ne s’agit pas d’illustrer un discours sur l’art, mais d’incarner sur scène les tiraillements intimes et politiques d’une artiste face à l’Histoire.
Dans la tradition des grandes artistes femmes qui ont défié la norme, la figure de Galactia rappelle inévitablement celle d’Artemisia Gentileschi, la célèbre peintre italienne du XVIIe siècle, reconnue pour son audace à imposer sa vision et à affronter les diktats masculins de son époque. Gentileschi, tout comme Galactia, a fait de la vérité et de la puissance de son art un acte de résistance, refusant de se plier aux attentes réductrices du pouvoir ou de la société.



👥 Sylvie Drapeau en Galactia : une présence incandescente
Dans le rôle de Galactia, Sylvie Drapeau livre une performance magistrale. Sa présence sur scène est à la fois rugueuse et vulnérable, férocement ancrée dans le texte, mais traversée d’éclats d’émotion brute. Elle incarne une artiste en guerre contre les compromissions, portée par une parole tranchante et un humour noir qui transpercent les dialogues. Sa Galactia est une figure entière, parfois dérangeante, toujours captivante.
Autour d’elle, la distribution soutient avec justesse l’équilibre dramatique, incarnant tour à tour la séduction, la menace ou la neutralité du pouvoir. Le contraste entre l’énergie de Drapeau et la rigidité politique de ses interlocuteurs donne au spectacle toute sa tension dramatique.



⚖️ Une œuvre dense, exigeante, mais essentielle
Tableau d’une exécution n’est pas une pièce facile. Son texte est intellectuel, parfois aride, et sa progression dramatique repose davantage sur le dialogue que sur l’action. Mais c’est précisément cette exigence qui fait sa valeur : le théâtre de Barker ne veut pas séduire, il veut déranger, interroger, et faire naître le malaise.
Le spectacle interroge la responsabilité de l’artiste : peut-il représenter la guerre comme un fait esthétique ? Doit-il apaiser ou déranger ? Galactia répond sans hésiter : l’art n’est pas là pour enjoliver le réel, mais pour en révéler les blessures.
Avec Tableau d’une exécution, le Théâtre du Rideau Vert propose une œuvre ambitieuse et nécessaire. À l’heure où l’art est de plus en plus soumis à des logiques de visibilité, de marché ou de censure, cette pièce nous rappelle que la liberté artistique est une conquête fragile. Et que chaque tableau, chaque geste créatif, peut devenir un acte de résistance.



Tableau d’une exécution est à l’affiche du Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 25 octobre. Pour l’achat de billets : https://billets.rideauvert.qc.ca/
- Une pièce de : Howard Barker
- Traduction : Jean-Michel Déprats
- Mise en scène : Michel Monty
- Assistance à la mise en scène : Elaine Normandeau
- Décors : Olivier Landreville
- Interprétation : Anne-Marie Binette, Jonathan Buaron, Frédéric Charbonneau, Patrice Coquereau, Maxime Denommée, Sylvie Drapeau, Jean-Moise Martin, Marcel Pomerlo, Ève Pressault.

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Ève B. Lavoie
