C’est le 4 septembre que la saison théâtrale a été lancée chez Duceppe avec la pièce fort attendue Rue Duplessis : Ma petite noirceur. Adaptation du roman à succès de Jean-Philippe Pleau, ce dernier a été chaudement applaudi lors de cette grande rentrée montréalaise.
Contexte et genèse
La pièce Rue Duplessis : Ma petite noirceur est l’adaptation théâtrale du roman autobiographique à succès de Jean-Philippe Pleau, récemment adapté pour la scène par David Laurin, co-directeur artistique de Duceppe, et mis en scène par Marie-Ève Milot. Le texte original raconte le parcours de Jean-Philippe Pleau, né dans la pauvreté à Drummondville, qui devient sociologue et animateur reconnu à Radio-Canada. Son récit s’inscrit dans une « migration intérieure », celle d’un « transfuge de classe », oscillant entre son milieu d’origine et celui où il se trouve désormais.
Les intentions de l’équipe créative semblent évidentes dès le départ : offrir une mise en scène sensible d’une trajectoire personnelle universelle, tout en soulignant les inégalités sociales encore ignorées ou minimisées. Le propos, à la fois drôle, émouvant et sociologique, promet de trouver un écho vibrant auprès des Québécois·es concernés par des réalités semblables.


Distribution et forme
Sur scène, on retrouve une distribution sobre composée de Jean-Philippe Pleau lui-même, accompagné de Steve Laplante et Michel-Maxime Legault. Cette simplicité assumée permet à la parole et à l’émotion de s’imposer sans artifices. Notons également la durée de la pièce (1 h 35 sans entracte) une ligne fluide qui mise sur l’intensité du récit.
La scénographie de Geneviève Lizotte, sous la forme d’un bungalow typique des années 70 qui occupe toute la scène, est vraiment réussie. Cette maison possède des murs escamotables qui reculent, symboliquement, tout au long de la représentation. Nos trois comparses y discutent librement sous la forme d’une station-radio, passent au salon, ou bien à l’extérieur où se trouve la voiture familiale.
Une force narrative teintée d’authenticité
Le récit profondément personnel de Jean-Philippe Pleau est sans conteste le socle du spectacle. À travers des anecdotes — macarouni gratiné, expressions familiales, les réactions du milieu envers l’école — il révèle un univers intime, à la fois tendre et brutal. Le cheminement émotionnel est universel : fierté, honte, sentiment d’illégitimité (ou « syndrome de l’imposteur »), fierté retrouvée. Pour les spectateurs·rices qui partagent cette double réalité identitaire d’être “entre deux chaises”, ces scènes résonnent profondément.
Dans l’ensemble, l’écriture du texte permet l’écoute active du public. Le spectateur se trouve convié à un espace réflexif vivant, à mi-chemin entre témoignage personnel et universel. Le sentiment d’intimité est une des grandes réussites du spectacle.
La mise en scène pourrait gagner à faire preuve de moins de retenue, la transition du roman au plateau n’étant pas évidente à réaliser : le livre, puissant par ses choix de mots, peut surpasser une représentation plus linéaire. La retenue de la mise en scène, probablement voulue pour ne pas mimer l’introspection, peut parfois s’avérer trop distante.


Trois interprètes pour un seul récit
Le choix d’avoir Steve Laplante et Michel-Maxime Legault aux côtés de Jean-Philippe Pleau rend le récit plus incarné. Toutefois, le récit est parfois difficile à suivre, les comédiens incarnant plusieurs personnages féminin/masculins. L’émotion repose beaucoup sur la présence de Jean-Philippe Pleau, qui fait beaucoup de lecture, les autres intervenants servant parfois d’appuis plutôt que de relais dynamiques. Le rythme global reste fluide, mais les moments de tension dramatique auraient peut-être bénéficié d’une plus grande utilisation des autres acteurs.
Au cœur de Duceppe : une dramaturgie engagée
La Compagnie Jean-Duceppe™ — basée au Théâtre Jean-Duceppe, salle proéminente de la Place des Arts — est reconnue pour présenter des œuvres sociétales et contemporaines, valorisant la dramaturgie québécoise et internationale. Rue Duplessis s’inscrit pleinement dans cette tradition, explorant les fissures de la société québécoise à travers une trajectoire personnelle.
Rue Duplessis est une pièce ancrée dans le temps présent, elle arrive au moment où le débat sur les inégalités sociales, la mobilité et la reconnaissance des « classes populaires » est au centre des préoccupations publiques. L’auteur lui-même souligne qu’il écrit pour « venger les siens » : une posture assumée qui donne à la pièce une dimension militante sans être didactique.
La pièce bénéficie d’une résonance éducative, car Duceppe offre également un accompagnement pédagogique à destination des enseignant·es, afin de susciter la discussion avec les jeunes autour de thématiques telles que la relation à l’éducation, les préjugés, la mobilité sociale, etc. Cela souligne l’intention de faire du spectacle un outil citoyen, mobilisateur et réflexif, au-delà du simple divertissement.


Une œuvre marquante
Rue Duplessis : Ma petite noirceur est une œuvre d’une rare finesse, épanouie dans son écriture et son juste recul. Elle est en pleine communion avec l’esprit de Duceppe — théâtre engagé, contemporain, profondément québécois. Elle réussit à brosser le portrait de la trajectoire intime d’un homme pris entre deux mondes, tout en déployant une critique sociale pertinente et nourrie.
Son principal défi réside dans l’intensification de la sensorialité et de la tension dramatique, pour que le spectateur vive l’émotion autant qu’il la comprenne. Si cela est relevé dans les prochaines représentations, la pièce pourra véritablement bouleverser en profondeur — plutôt que seulement toucher.
Rue Duplessis – Ma petite noirceur est à l’affiche du Théâtre Duceppe jusqu’au 4 octobre pour un total de 23 représentations. Au printemps, la pièce partira en tournée dans 14 villes du Québec.
Texte : Jean-Philippe Pleau. Adaptation : David Laurin. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Interprétation : Steve Laplante, Michel-Maxime Legault et Jean-Philippe Pleau.
Une production de Duceppe.

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

