Au Théâtre de Quat’Sous du 1 avril au 2 mai 2026, puis au CNA du 7 au 9 mai, Passion simple d’Annie Ernaux prend vie avec Julie Le Breton, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, explorant désir et obsession.
Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux publie en 1992 Passion simple, un court roman autobiographique sur la passion vécue par une quarantenaire pour un homme marié, plus jeune de 12 ans et nommé « A ». On comprend qu’il est étranger, probablement un diplomate russe, peut-être un apparatchik, qu’il aime les grosses voitures, la vitesse, la télé de divertissement, les montres et l’alcool. Il survient dans la vie de cette femme française divorcée, éduquée, lors de ses disponibilités souvent imprévisibles, mais elle est constamment sous l’emprise de sa passion pour lui, sa voix, son corps, son toucher, etc.
Le cheminement dramatique captive : on y découvre les pensées intimes de la narratrice et son exploration du temps passé à l’attendre. Les sentiments échauffent sa passion et elle s’observe elle-même sans jugement ni censure, jusqu’à se désintéresser de son travail intellectuel, de ses amis, de son jeune fils et, en somme, de sa propre survivance. Elle a envie d’être regardée, désirée, s’achète des vêtements et des dessous chics pour lui plaire, elle distribue de l’argent aux mendiants comme pour proclamer son bonheur et le partager.
Quand il téléphone, il passe en après-midi ; ils font l’amour et il s’en va, sans promesse ni lendemain. On est à l’époque pré-cellulaire, donc elle choisit et préfère rester à la maison pour ne pas rater son appel : attente, obsession, manque, désir, désintérêt du monde extérieur. Le texte est extrêmement puissant, une forme d’observation très fine des émotions qui font vibrer le cœur et le corps. Les phrases sont toutes utiles, car il y a de la beauté dans la souffrance de l’amour/passion. Cette littérature livrée sur scène sans filtre parvient à évoquer nos propres passions, simples ou réciproques, la voix intérieure qui espère et souffre, mais en redemande…
La scénographie d’Anick La Bissonnière est extrêmement dépouillée et efficace : un cadre de dimension minimale en bois massif qui sert de plancher, de plafond, de murs, ce qui accentue l’idée d’enfermement sensoriel et psychique. Émerge de cette boîte verticale un personnage féminin, jolie, élégante, d’abord pieds nus, ensuite chaussée d’escarpins, assise sur une chaise droite qui réfléchit à voix haute… Ce bel écrin magnifie les mouvements de la narratrice, accentue le focus sur sa présence charnelle ; ses mots résonnent au point d’amplifier le tout par cet effet de loupe et de pénétrer encore mieux son état d’esprit.
La voix et le souffle de Julie Le Breton s’accordent avec la mise en scène de Brigitte Haentjens. On est entre douleur et plaisir, entre libération de pouvoir exprimer son désir et le sentiment d’enfermement mental qui provient du manque de cette présence charnelle. La lucidité de se voir et de s’accepter telle quelle dans cette réalité assourdissante du manque serait-elle semblable à la toxicomanie ?



Les projections de Karl Lemieux en arrière-scène sont des images floues de films pornos captés sur une chaîne télé des années 80. Le flou s’accentue pour laisser une vague impression de sensualité, des parties de corps enlacés qui deviennent abstraites et entrent subrepticement en mémoire… On partage ainsi la libido de la narratrice. Il semblerait, selon l’autrice, que la vraie liberté et le luxe achevé seraient de pouvoir aussi s’abandonner et vivre une passion pour un homme ou une femme.



Une création de Sibyllines en coproduction avec le Théâtre de Quat’Sous et le Théâtre français du CNA.
À voir du 1 avril au 2 mai 2026 au Théâtre de Quat’Sous et au Centre national des arts (CNA) du 7 au 9 mai 2026.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Frédérique Ménard Aubin
