À la TOHU, Paradisum, présenté par les Hongrois de Recirquel Cirque Danse et chorégraphié par Bence Vági, propose jusqu’au 8 février 2026 une plongée sensible dans un univers où la beauté naît de l’ombre.
Sur une scène vide et épurée, six artistes repoussent les limites du corps humain et déploient une succession de tableaux époustouflants. La mise en scène, d’une grande simplicité, s’appuie sur un jeu d’ombres et de lumières soutenu par un tissu mouvant qui filtre ou bloque la clarté : masse ondulante, tour à tour inquiétante et mystérieuse, tantôt berceau des créatures sublimes révélées par les interprètes, tantôt menace prête à les engloutir.
Une beauté issue de la souffrance
Le ton général du spectacle demeure grave. Plongée dans la pénombre, portée par une musique aux rythmes lents, parfois stridents, souvent inquiétants, la mise en scène installe une atmosphère sombre. Le jeu des artistes participe à cette densité émotionnelle, où de la souffrance semble émerger le beau. Car malgré ce sous-texte pessimiste, la beauté domine : les acrobates, magnifiés par la lumière dans une semi-nudité sculpturale, font preuve d’une maîtrise phénoménale de leur discipline.
Une narration suggérée
Si la narration n’est jamais frontale, elle n’est pas absente pour autant. Paradisum ne livre pas d’histoire explicite ; il en suggère plutôt les fragments, laissant au spectateur la liberté d’y projeter son propre récit. Le tissu mouvant peut devenir tour à tour matrice, menace ou passage, tandis que la lenteur parfois torturée des protagonistes évoque autant la lutte intérieure que la quête de transcendance. Chacun est ainsi convié à construire son propre sens face aux images proposées.






Une ouverture en apesanteur
Le spectacle s’ouvre sur un tempo très lent avec un numéro de perche oscillante, plaçant le public dans une contemplation interrogative. L’artiste tourne autour de sa barre en effleurant le sol avant de s’élever dans les airs comme en apesanteur, s’échappant à la gravité avec force et contrôle.
Des tableaux suspendus
Une équilibriste lui succède, ses cheveux blonds agissant comme un voile sur son visage. Elle semble naître de la marée mouvante qui dévorait la scène quelques instants plus tôt. Sa gestuelle lente et maîtrisée suspend le temps dans un moment de grâce baigné de lumière, frôlant le sacré. Les contorsions s’enchaînent, laissant le public ébahi, presque timide à applaudir de peur de rompre l’instant.
Le cerceau aérien poursuit dans cette même veine : l’artiste tourbillonne et enchaîne des positions impressionnantes sur une bande sonore saccadée. Ce parti pris d’une ambiance lourde et étirée offre cependant peu de contraste. Malgré la qualité des transitions chorégraphiques, une certaine torpeur s’installe et le numéro de sangles qui lui succède ne la dissipe qu’en partie. La puissance technique y est pourtant remarquable : ascensions, enroulements et chutes spectaculaires culminent dans une rotation vertigineuse d’une grande intensité visuelle.






Le rituel comme point culminant
Les tableaux suivants viennent heureusement rompre cette lenteur. Une caisse, évoquant un autel sacrificiel, devient tambour primal. Sur des rythmes lancinants et envoûtants, la troupe révèle ses talents de danseurs, se mouvant comme un seul corps. Moment fort du spectacle, cette séquence convoque la spiritualité et le rituel dans une image d’une puissance saisissante.
Très surprenante, la jonglerie sur échelle qui suit n’est pas en reste : en équilibre instable, l’artiste se lance dans une jonglerie effrénée dans un numéro d’une virtuosité rare.
Une conclusion ouverte
Le spectacle se conclut lorsque le groupe traverse le tissu de la réalité s’ouvrant devant eux. Baignés d’une lumière dorée, ils passent peut-être les portes d’un paradis, ou du moins d’un monde — on l’espère — un peu moins sombre.
Paradisum laisse ainsi l’impression d’une œuvre contemplative, parfois monotone, mais traversée d’images d’une beauté indéniable et d’une maîtrise corporelle exceptionnelle.







Prolonger l’expérience à la TOHU
Pour prolonger la sortie à la TOHU, rappelons que la patinoire extérieure, gratuite d’accès, est ouverte et accueille les soirées festives Patin et paillettes avec DJ chaque samedi soir. Et dès le 19 février, la scène circassienne vibrera à nouveau avec l’arrivée de Kintsugi de Machine de Cirque, promettant une tout autre énergie.

Lucas Brunet | Journaliste

Benoit Leroux | Photographe
Grand consommateur de culture, Benoit Z. s’intéresse à beaucoup de disciplines. Le monde circassien est son principal terrain de jeu. Toujours curieux, ouvert et la caméra prête.
