La pièce Othello présentée au TNM jusqu’au 31 mai est une coproduction du Théâtre du Trident à Québec et du Théâtre du Nouveau Monde à Montréal.
Créée au début du XVIIe siècle, cette œuvre du dramaturge élisabéthain William Shakespeare explore les méandres complexes et sombres de la psyché humaine, du racisme au pouvoir destructeur et aveugle de la jalousie. Au menu, les travers de la manipulation, donc du mensonge avec en prime, la vengeance prenant la forme d’une haine lâche avec comme prétexte le rejet de l’étranger. Des dangers qui nous accablent encore aujourd’hui sous le visage des préjugés contre cet Autre, qui vient d’ailleurs et qui pourraient nous menacer et, à terme, nous remplacer. Les «fake news» toujours d’actualité… La théorie du « Grand remplacement » par les « immigrés » aujourd’hui pourchassés comme « migrants » est en filigrane dans ce propos shakespearien.
Othello, un personnage afro-descendant est décrit comme un courageux soldat Maure originaire d’Afrique du Nord, ce qui ne l’a pas jusqu’ici, empêché d’atteindre le statut de Général de l’armée de la riche République de Venise, alors très puissante en Méditerranée.


Othello a donc épousé en cachette la belle et blanche Desdemona (Ariane Bellavance-Fafard), fille unique du sénateur donc aristocrate qui rebute à accepter le Maure comme gendre, même s’il est considéré le vaillant guerrier par la Doge qui le sollicite pour partir à la défense de la colonie vénitienne de Chypre menacée par les Ottomans (Turcs).
Traditionnellement, Othello est le seul personnage noir de la pièce. Par contre, le metteur en scène Didier Lucien, a été convaincu par les deux talentueux comédiens Afro-descendants Lyndz Dantiste (perfide Iago) et Rodley Pitt (Othello dont Iago instille à tort la jalousie et provoque sa colère meurtrière), de les choisir pour incarner les rôles principaux et donc des rivaux. Ceci confère au drame un angle encore plus bouleversant. Un noir déteste et veut perdre un autre noir… en alléguant sa différence et sa trahison! Pourquoi le manque de solidarité de ces soi-disant amis? Parce qu’Othello a donné la place de lieutenant que Iago convoitait au jeune un peu naïf Cassio, joué par Steven Lee Potvin! La vengeance d’Iago se trame et sera terrible. Pour détruire son rival, le perfide Iago avec l’aide de sa propre épouse Emilia, Miriam Lenfesty convaincante en dénonciatrice, fomentera une fausse liaison adultère entre Desdemonde, l’épouse d’Othello et le Cassio en question.


Vous avez compris que le déroulement ne sera pas simple, le texte en cinq actes même adapté par Jean Marc Dalpé reste dense, et la livraison est parfois inaudible, car trop rapide. On y perd de temps à autre son latin ou son italien… Sans entracte, le spectacle dure plus de 2:10 heures et il y a beaucoup de texte à maîtriser dans des registres hautement émotionnels. Les nombreuses complexités de la scénographie ajoutent une imagerie parfois obscure, souvent envoûtante: acrobates arpentant le ciel ou l’enfer, chorégraphies fougueuses symbolisant la beuverie, envolées vertigineuses des figurants. Pour notre véritable plaisir, le chant de Valérie Lemaire et la musique d’Alain Lucien constituent un véritable liant aux événements de l’action scénique. On bénéficie du dépouillement de sa respiration et des vibrations de la voix humaine qui touche en profondeur.
Par surcroît, Shakespeare amène les vertiges de la jalousie et de la manipulation des esprits vers la chair si faible et si vulnérable à la déraison et le drame du mari faussement trompé. Othello fou de rage perd la tête et tue sa Desdemonda en l’étranglant dans leur propre lit. Ça dérange en effet direct! Les femmes sont ainsi maltraitées, car toujours propriété du mâle fût-il de bon cœur! Lorsqu’il y a doute d’adultère, le féminicide est l’aboutissement de cette jalousie passionnelle instillée par la possession trahie. Les personnages féminins sont glorieux de vérité, mais victimes de la colère et du mensonge. Iago tuera sa propre épouse Emilia, mais sera dénoncé pour ses basses œuvres et finira sous la torture pour avouer ses crimes.


On en sort assez médusé, car notre humanité évolue tellement lentement, subit actuellement des reculs et des violences domestiques encore trop fréquentes!

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Crédit Photos : Stéphane Bourgeois
