L’auteur-compositeur-interprète cajun Jourdan Thibodeaux vient de l’île Cypress en Louisiane. Habitant dans les bois, entouré d’eau, il joue de la musique traditionnelle au violon et il écrit sur sa vie et sa culture. En plus de la musique, il est ambassadeur du français louisianais et il fait tout ce qu’il peut pour garder la culture vivante.
Sur ses réseaux sociaux, il raconte des blagues pour faire apprendre des mots et des phrases aux gens et, dans des entrevues (notamment celles avec Télé-Louisiane), il parle avec passion du besoin de préserver la langue. En 2023, il a sorti son deuxième album, intitulé La Prière, sous la forme de Jourdan Thibodeaux et les Rôdailleurs. C’est un album, comme son premier en 2018, qui décrit bien son environnement.
Jourdan Thibodeaux était en tournée du 31 octobre au 10 novembre à travers l’Acadie et le Québec. Le 8 novembre, il a joué au Grand Théâtre de Québec devant un public curieux et prêt à danser. Accompagné par Joel Savoy à la guitare et Steve Riley à l’accordéon (deux icônes de la musique louisianaise), il a invité les gens à partager son quotidien, parlant entre les chansons du grand marais où il habite (et le fait de chasser dans cette eau), de la vie d’un vacher et son influence sur ses enfants (sa fille est forte!), de traditions comme le Mardi gras, et de rencontres. C’était sa première fois au Québec et il a été notamment touché par la gentillesse de la province et le soutien des fans. Comme il l’a souligné à la fin du spectacle, il n’est qu’un homme qui passe sa vie en Louisiane.
On a parlé avec Jourdan Thibodeaux avant le spectacle pour en savoir plus sur le français louisianais et l’environnement où il a grandi.
Pourrais-tu parler d’où tu viens et de la présence du français dans ta communauté?
Je viens de la paroisse de Saint-Martin sur l’île Cypress en Louisiane, dans les bois. Le français est partout, mais aujourd’hui, il y a de moins en moins de gens qui parlent la langue. Je crois que ça va revenir avec les programmes d’immersion et tout ça. Quand j’étais jeune, tout le monde parlait le français. Dans la paroisse de Saint-Martin, ils parlent aussi Kouri-vini, qui est notre créole.
Les francophones sont en minorité en Louisiane, donc est-ce qu’il y a une communauté francophone où tu habites? Est-ce qu’il y a des gens autour de toi qui parlent le français comme première langue?
C’est difficile à expliquer. Dans tous les états, on est tellement minoritaires aujourd’hui, mais dans notre communauté, on n’est pas une minorité. La plupart de gens sont des descendants des français ou un mélange avec des français. Culturellement dans les familles, oui c’est tout français et créole, mais les locuteurs sont tellement minoritaires.
Cette présence a diminué depuis que tu étais jeune, mais est-ce que c’est toujours le cas ou as-tu remarqué un nouvel intérêt? Tu as mentionné qu’il y a plus d’écoles d’immersion qu’avant.
Oui, mais on a besoin de se battre tout le temps afin de gagner de l’argent pour payer pour les écoles, les maîtresses et tout ça. Quand on fait partie d’une minorité, les autres communautés ne vont pas payer les taxes qui vont aider l’identité francophone, parce qu’elles ne sont pas francophones. Donc, on doit souvent batailler parce qu’avec les écoles on pourrait sauver notre langue et notre héritage.
Je t’ai découvert l’autre année grâce à Télé-Louisiane et je trouve que cette chaîne est magnifique pour la langue française.
Ah oui! On avait besoin de ça depuis très longtemps! Quand j’étais jeune, on avait des émissions francophones à la télévision, même si c’était juste les nouvelles. Depuis que Télé-Louisiane a commencé, c’est revenu. C’est cool de savoir que je peux trouver des nouvelles de tout l’état dans la langue que je veux écouter. Je crois que ça va beaucoup aider la représentation, ce qui est tellement important.
Exact! Quel est le rôle du français dans la vie de tes enfants? Je sais que vous parlez en français à la maison, mais est-ce qu’elles parlent la langue d’ailleurs dans leur quotidien?
Parfois. Ça dépend. Parfois, je les entends parler en français avec leurs amis et parfois c’est en anglais. Mais c’est difficile. Moi je trouve que c’est important de trouver un moyen pour donner des opportunités économiques et comme ça, elles vont voir l’importance de la langue et elles vont le parler de plus en plus hors de la maison. Astheure, ça n’aide pas avec le travail parce que c’est tout en anglais.
J’ai entendu dans une entrevue que tu as appris le français de ta grand-mère et quand elle est décédée tu as commencé à jouer et à écrire de la musique. Est-ce que tu voulais être musicien avec l’intention de préserver la langue française et la culture cajun?
Pas vraiment. Ce n’était pas à cause de ça. C’était seulement ma culture. Ce n’était pas juste une idée. La raison pour laquelle j’ai commencé était parce que c’est la musique et la langue que j’aime. C’est avec ça que j’ai grandi.
Selon toi, quelle est la puissance de la musique et des paroles pour ouvrir l’esprit des gens? Penses-tu que c’est une façon très efficace de préserver une culture?
Oui, absolument. Les gens qui ne sont pas dans un programme d’immersion parlent aujourd’hui grâce à la musique. Ils ont appris les paroles des chansons. Même des gens du même âge que moi, s’ils aiment une chanson, ils peuvent apprendre les paroles. Ils vont dire «j’aime cette chanson, j’aimerais comprendre ce qu’elle dit» et ils vont chercher les paroles. Même si c’est juste une phrase, c’est mieux que rien. La musique est une bonne manière de continuer à préserver une langue parce que comme ça tu entends la phrase. Ce n’est pas seulement un mot ici et là. C’est difficile d’apprendre tous les mots quand tu apprends une langue et je trouve que mettre des mots ensemble est la chose la plus difficile. Quand tu entends les phrases dans la musique, c’est plus facile. La musique est coincée dans ta tête, que tu le veuilles ou non.
Oui, exact! J’aime la chose que tu fais sur Instagram, «Louisiana French du jour». Est-ce qu’il y a un mot ou une phrase qui a généré le plus de réactions?
Parfois, il y a des mots différents. On a notre propre français chez nous. Par exemple, «catin» est quelque chose que je dis à ma fille. Je dis «oh bonsoir catin!» C’est comme un terme d’affection. C’est une bonne chose ici, mais dans le français de France c’est un mot tellement méchant. Sinon, les gens aiment quand je dis «comment ça se plume?» qui veut dire «comment ça va?» Les vieilles phrases comme ça, ils aiment les entendre.
Tu as appris le français de ta famille quand tu étais jeune, donc, quand tu étais enfant, étais-tu conscient des variations et des dialectes français? Est-ce que tu savais que ton français était «différent»?
Oui, je savais que le français était différent à cause de la meilleure amie de ma grand-mère qui parlait Kouri-vini. C’était une grande bêtise entre les deux. Aussi, quand j’ai entendu des vidéos et des émissions avec l’accent de la France j’étais comme «oh non. C’est difficile à comprendre.» Aujourd’hui pour moi c’est plus facile, mais à cette époque-là je savais que c’était différent. Aussi, les Anglais disent que notre français n’est pas assez bon. C’était une grosse affaire pour ma grand-mère, parce qu’ils ont dit qu’elle parlait un mauvais français. Même si ce n’était pas vrai, parce que c’est un plus vieux français que les autres, les gens ne savaient pas chez nous.
La tournée que tu fais en ce moment est accompagnée par Joel Savoy (qui fait partie de ton album La Prière) et Steve Riley. Depuis combien de temps as-tu travaillé avec ces musiciens et as-tu appris des choses sur la musique cajun?
J’ai beaucoup appris parce que j’écoute leur musique depuis que j’étais jeune. Joel et moi sommes amis et on a joué ensemble depuis environ 6 ans. Pour Steve, c’est notre première tournée ensemble, mais je le connais depuis des années. On a fait des petits spectacles pour nos enfants et tout ça. Je me sens chanceux d’avoir la chance de jouer avec les deux ici. C’est un honneur.
Quelles chansons sur l’album La Prière sont les plus représentatives de ta vie? Y en a-t-il qui sont plus personnelles pour toi?
Toutes les chansons sont proches de ma vie parce qu’elles sont toutes les histoires et mes vrais sentiments. Elles sont égales, mais La prière et Les blues de bon rien sont probablement mes deux préférées.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.
Crédit Photo : Joseph Vidrine
