Le 16 août prochain, le film Jour de chasse prendra l’affiche dans les cinémas québécois. Voici des entrevues réalisées avec Nahéma Ricci, actrice principale, et Annick Blanc, réalisatrice de son premier long-métrage lors d’une rencontre de presse. L’œuvre cinématographique met aussi en vedette Bruno Marcil, Frédéric Millaire-Zouvi, Marc Beaupré, Alexandre Landry, Maxime Genois et Noubi Ndiaye.
Nahéma Ricci
Le personnage de Nina, que tu incarnes dans Jour de chasse, est doté d’une grande force, est-ce que cela fait aussi partie de toi?
Je pense que oui, je suis peut-être plus dans une force tranquille qu’une force aussi explosive que le personnage. Face à des situations d’injustice, j’ai été éduquée à me révolter contre l’acceptation de toutes sortes de violences. Après mon rôle dans Antigone, où il y a certaines correspondances avec Jour de chasse, c’est mon passage à l’âge adulte. Nina, c’est une femme en pleine possession de son corps, de sa sexualité, pas introverti, super droite et avec un sens de la justice qui la gouverne.
Étant le seul personnage féminin du film, comment s’est passé le tournage avec les gars en pleine forêt?
Le tournage a quand même été dur, en forêt avec les mesures de fin de COVID… Mais, les gars, mes partenaires de jeu, je les adore, individuellement, mais ça reste que j’étais dans un « boys club » pendant un mois… Il y a des moments où la fiction et la réalité se mêlent et se nourrissent. Les mesures de fin de pandémie faisaient que les acteurs étaient isolés dans un chalet, je ne pouvais pas aller manger avec l’équipe technique. Il fallait absolument éviter une éclosion de COVID en restant en groupe fermé. Cela dit, je pense que la surenchère d’énergie typiquement masculine a vraiment été bénéfique pour le film. On tournait une ou deux scènes par jour, c’est hyper vivant, la force des acteurs qui devaient être présents dans au moins huit plans à chaque scène tournée. Il y avait tout le temps du bruit et une intensité qui était quand même fatigante, mais qui était nécessaire pour le film.
Voici, deux ans plus tard, l’étape de la sortie du film, présenté en première à l’ouverture du festival Fantasia. Comment as-tu vécu cela?
Deux ans plus tard, ma perception du film est modifiée. C’est en trois événements distincts: la recherche en amont, le tournage, nous voici à la sortie. Pour moi, avec le recul aussi, j’ai vraiment un sentiment d’apaisement. Les gens ont beaucoup d’enthousiasme. C’est un film que j’ai choisi de faire, plutôt que d’autres rôles. J’ai envie qu’il soit regardé, qu’il soit célébré, j’espère que le public ira en salle.

Annick Blanc
On peut parler un peu de la recherche qui vous a amené à écrire ce scénario qu’on peut qualifier de « thriller forestier » où il n’y a pas de méchant ou de poursuite meurtrière à proprement dit … Tout vient de l’intérieur!
Oui, on peut dire qu’ils sont à la fois tous bons et méchants, c’est un peu ce qui m’intéresse à explorer justement… Ça partait aussi de certaines relations toxiques que j’avais vécues, où j’avais été réellement amoureuse. J’avais vécu de belles choses puis j’avais eu de la difficulté justement à diaboliser les personnes toxiques avec qui j’avais pu être. C’est un peu ce que fait le film qui nous montre ces hommes-là qui ressemblent à nos frères, nos beaux-frères, nos amis et nos pères, mais qui se retrouvent dans cette situation extrême à faire des choix extrêmes !
J’avais envie de dire, de mettre fin, en métaphore, à ce pardon infini qu’on fait à tous ces gens qu’on aime, parce que je les aime ces personnages-là, mais un moment donné, ils dépassent certaines limites et il faut, selon moi, apprendre à dire « Non! » pour de bon, à ce genre de choses-là… Alors, ça faisait partie de cette thérapie, parce que j’adore l’humain et le fait qu’on soit tous doubles. Je trouve ça beau! Je trouve ça profond qu’on soit tous doubles! Mais, je pense aussi qu’il faut qu’on apprenne à se contrôler dans cette duplicité, car, justement parfois dans des situations de crise comme ça, on perd tout à coup notre humanité ou notre empathie. Il faut qu’on se questionne là-dessus!
Quand on voit le jeu du diktat de Bernard, le leader, et son influence sur le groupe, par sa manipulation de la « démocratie » directe. Est-ce normal ou courant d’accepter ou de tolérer ça ?
Justement! C’est ce que je voulais souligner, c’est que comme individu, on se dédouane tout le temps quand on est en groupe, dans une société. On se dit que, de toute façon : « Moi, je ne peux rien par rapport aux crises politiques, économiques, écologiques autour de nous. Si c’est juste moi qui agis seul, ça ne change rien. » On relègue ça aux gouvernements, aux corporations quand en fait, tout ça, c’est nous!
C’est ça que je voulais créer avec cette meute, cette démocratie de pacotille! Tout le monde dit: «Au moins, j’ai voté »! Finalement, ce vote ne mène nulle part. On se dédouane en se disant que le groupe a décidé et que ce n’est donc pas de ta faute! Le personnage de Nina va d’ailleurs se laisser séduire par ce groupe et ses décisions pendant un certain temps, au point de se laisser troubler en allant dans la direction à laquelle elle ne s’attendait pas, avant de retrouver son libre arbitre.
Le personnage de Nina flirte avec le danger, elle n’a pas peur. C’était important qu’elle ne se voit jamais en victime? Le drame social se joue avec tellement de fractures…
Oui, j’avais envie de montrer un personnage féminin qui n’a pas peur dans une situation de danger qui n’est pas nécessairement une victime et qui décide de prendre les armes autrement. C’était important pour moi de peindre les femmes autrement dans un film d’horreur où souvent la fille part, en criant, à courir dans la mauvaise direction! Il y a des fractures de classe, de genre homme/femme, de race, etc.
Le personnage de l’étranger issu de la nature sert la métaphore divine qui viendrait tester les hommes. Toute cette beauté nous est offerte, les chances de se racheter, de faire le mieux, mais les hommes ne font pas nécessairement grand-chose de beau. À force d’éviter le problème, de choisir la fête, de choisir la consommation de drogue, l’inconscience, parce que la vérité est trop dure à regarder en face, on laisse la vérité s’envenimer et pourrir.
Pour moi, c’était un bon « set up », cadre, pour proposer un bon thriller et ce que je voulais dire sur la nature. En tournant cette fable sur les constats importants de notre société, ça me permettait d’être généreuse avec le public, en supportant un propos quand même dur par un emballage onirique pour ouvrir les cœurs et les esprits. Bref, je voulais aussi surprendre avec un ton qu’on explore peu Québec. J’ai eu la chance de faire un film qui bouge, qui fait réagir, qui fait rêver, rire, pleurer et aussi avoir peur !


Crédit Photos : Courtoisie

