Du 24 mars au 11 avril 2026, Fondre explore l’intimité d’une famille confrontée à des choix difficiles, où les points de vue s’opposent sans jamais se briser.
Écrite par Emmanuelle Jimenez, la pièce Fondre est un extrait émouvant de la vie familiale dans une petite ville industrielle de région éloignée, où le plus gros employeur, source de prospérité, est une fonderie appartenant à une multinationale. Le « momentum » est que l’on fêtera cette année le centième anniversaire de la création de la ville, à la suite de la découverte d’une riche mine de cuivre… Sans nommer la ville en question, il est clair que nos protagonistes sont des personnages au cœur du sempiternel débat suscité par les impacts environnementaux des industries polluantes versus l’économie d’une de nos régions ressources, l’Abitibi…
En fait, le débat sous-jacent est plutôt la dénonciation du laxisme des politiques à faire respecter les normes et les réglementations environnementales de nos gouvernements, toujours avides de revenus d’impôt sur les salaires et de redevances sur l’extraction des ressources. On a beau être conscient que les émanations de la fonderie génèrent des poussières toxiques et des gaz néfastes, affectant le développement et la santé des enfants, la qualité de l’eau, et contribuant à la prolifération des cas de cancer, l’application stricte des normes reste négociable pour les entreprises qui cherchent toujours la maximisation des profits. Or, le sentiment d’urgence est différent d’une personne à l’autre, selon les moyens dont on dispose pour se protéger, détourner le regard, et selon la vision du confort que les revenus procurent en contrepartie du risque. Tout un arbitrage s’impose à la collectivité et aux familles directement affectées par le voisinage de la fonderie. En l’occurrence, le quartier Notre-Dame de Rouyn-Noranda, dont les maisons seront expropriées pour relocaliser les occupants dans un nouvel environnement à l’écart des rejets immédiats du fourneau. C’est ce sujet chaud qui nous est exposé de façon directe dans Fondre, peut-être pas le meilleur titre pour ce sujet…
Fondre nous invite dans une famille de ce quartier, en bordure de la fonderie depuis des années. On entre dans l’intimité des points de vue contrastés et des déchirements familiaux, car un avis d’expropriation leur a été émis. La mise en scène de Michel-Maxime Legault excelle pour camper les personnages et leurs paroles colériques, parfois retenues, soumis au poids de la décision fatidique : obtenir un montant pour partir ailleurs. Les mots, simples mais crus, sortent de la bouche de chacune des filles, enceintes de leur premier enfant.



Fernand (Roger Léger, père aimant et désemparé) incarne le patriarche québécois loyal et enraciné, fier de son patrimoine et déchiré par l’ordre de quitter la maison où il a élevé ses filles et tout son milieu de vie. Ses deux filles sont complices depuis toujours, mais s’affrontent sur le fond du débat. Ève Landry, étonnamment positive face à l’avenir de son enfant et aux revenus prévisibles de son métier d’agente immobilière, tandis que sa sœur, jouée par Janie Lapierre, est angoissée par la peur de l’empoisonnement, inquiète que son enfant mange de la neige ou ronge ses ongles, source documentée d’intoxication… Par contre, dans la controverse, les sœurs s’aiment assez pour rester debout et se respecter.



Le drame du trio se joue comme un cantique qui monte en notes incandescentes. Le fourneau est au centre de ces vies écartelées. Le texte, assez sombre, n’apporte pas de solution à la rudesse du parcours de ces vies, mais on perçoit que les liens de la famille vont résister à la disruption et aux dommages permanents.
Jusqu’au 11 avril au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Michel Jolicoeur | Journaliste

