Le nouvel album d’Émilie Clepper, The Family Record, est une collaboration avec son père, Russell Clepper, qui a rempli la vie d’Émilie de musique depuis qu’elle est petite. Avec cet album qui sort le 20 octobre, elle donne sa touche aux chansons, tout en gardant un lien doux entre le Texas et le Québec.
The Family Record est, en effet, un hommage à ton père, mais il a écrit et composé les chansons donc c’est aussi vraiment une collaboration. Comment est arrivé ce projet ? Qui a eu l’idée ?
Mon père a écrit toutes les chansons et je suis l’artiste principale qui fait la voix sur l’album, mais mon père chante un peu aussi. On a toujours voulu faire ça et on aurait aimé le faire avec mon frère, mais il est mort, donc il est avec nous dans nos cœurs. L’album est dédié à mon fils alors, avec le grand-père, la fille et le petit-fils, c’est vraiment une histoire de famille. Mon cousin chante aussi, ainsi que la copine de mon père. C’est donc un projet familial qui est très important pour nous. Mon père vieillit et il m’a dit que « si on veut réaliser notre rêve de faire ce projet-là, on doit le faire bientôt, parce que dans 5 ou 6 ans, je n’aurai pas la capacité que j’ai maintenant. »
Comment as-tu sélectionné les chansons?
On a fait une pré-sélection avec le réalisateur Joe Grass. En explorant les chansons et en les travaillant, on a fait la préprod sur Whidbey Island chez mon père. Puis on a choisi les chansons pour leur niveau d’histoire et de genre musical, même s’il y a quelques chansons qui sont des ballades. Je voulais qu’on puisse danser le two-step sur la majorité de l’album. Danser le two-step est très populaire au Texas.
Y a-t-il certaines chansons sur l’album qui ont beaucoup de signification pour toi? Peut-être grâce aux histoires ou aux souvenirs? Par exemple, je sais que La valse à Gaétan parle d’une rencontre au Québec et pour toi la chanson représente l’amour qu’un Texan a pour la culture québécoise.
Oui, je trouve ça beau, quelqu’un qui vient des États-Unis, qui arrive au Québec par hasard, qui habite ici pendant 15 ans, qui tombe en amour avec une langue et avec une culture et un territoire. Je trouve ça très poétique. Moi, j’ai vécu au Texas par moment donc ici au Québec je suis la Texane et là-bas je suis la Québécoise. J’avais toujours le cul entre deux chaises, comme on dit, alors il est beau de voir quelque chose qui peut faire un pont, parce qu’on est tous des êtres humains au fond, peu importe d’où on vient.
Y a-t-il d’autres chansons qui ont de la signification pour toi?
Streets of Quebec, qui est une chanson qui parle de quand mon père est arrivé. Il jouait de la musique dans les rues de la ville de Québec puis moi je l’ai fait environ 22 ans plus tard quand j’avais 14 ans. J’ai vécu cette chose-là aussi dans les mêmes rues.
Mon père parle de la rue Couillard, autour de la rue du Trésor, l’église dans le Petit Champlain. Il parle des marches de l’église, assis sur les marches en faisant de la musique. Je me suis retrouvée sur ces mêmes marches-là.
Il y a d’autres chansons qui parlent plus du Texas. Texas Sunshine est une chanson que mon père a écrite pour ma grand-mère, qui est l’arrière-grand-mère de mon fils à qui il a dédié l’album, donc on est dans beaucoup de générations. C’est touchant pour nous d’avoir réussi ça. The Family Record est un album de musique, mais c’est aussi un record dans le sens d’un dossier, d’une documentation de plusieurs générations. Mon fils est né au Texas et il vit maintenant au Québec donc lui aussi a la double citoyenneté.
Ah, c’est beau. Comment as-tu trouvé l’expérience de jouer dans la rue à Québec, surtout après avoir vu ton père le faire?
Je le faisais avec mon frère, on a eu vraiment de bons moments à cette époque-là. C’était une période de ma vie que je chéris particulièrement. C’était les derniers étés que j’ai passés avec lui avant qu’il soit mort donc ce sont des moments très importants. C’est quelque chose de spécial d’être dans la rue et de jouer directement pour les gens et de les rencontrer parce que, dans le Vieux-Québec, il y a beaucoup de touristes et tu rencontres des gens qui viennent de partout.


En parlant de l’album, y a-t-il des chansons qui sont significatives pour ton père?
Toutes! Mais particulièrement Texas Sunshine parce que sa mère est morte depuis pas longtemps, dans les dernières années, donc c’est important pour lui. Il y a aussi les chansons engagées, Someplace Like Heaven parle d’un accident de pétrole et Nobody’s Song parle du problème à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Il y a beaucoup de thèmes qui sont toujours actuels. Certaines de ses chansons étaient écrites dans les années 1970, 1980 et 1990, c’est comme une collection qui représente une période de temps.
Quel était le processus d’enregistrement? J’imagine que c’était beaucoup du fun de passer autant de temps au studio avec ton père, mais tu viens de mentionner que toute ta famille fait partie de l’album en quelque sorte.
On a fait plusieurs étapes pendant cinq ans. Au début, Joe Grass et moi sommes allés chez mon père pour faire quatre jours de préprod et pour essayer de décider ce qu’on va faire. Puis il y a eu la pandémie, où on a fait une pause. Après ça, on a commencé une première session au studio quand tout le monde était disponible, sans mon père, pour faire les instruments. Ensuite, mon père est venu nous rejoindre pour une deuxième session. Puis, j’ai rejoint Pete Weiss en Louisiane, qui était mon accordéoniste du groupe quand j’habitais à Austin, ainsi que mon cousin de Texas et Joe Grass qui est venu de Montréal. Après, on est allés enregistrer chez Joel Savoy qui est gagnant d’un Grammy et qui préserve la culture de la Louisiane française avec sa famille depuis plusieurs générations, donc c’est aussi une histoire de famille et un beau parallèle. Finalement, tout le monde ensemble est allé enregistrer tout ce qui restait, comme le violon et l’accordéon, pour avoir un vrai son.
Tu as grandi avec la musique de ton père et tu t’es endormi au son de ses chansons quand tu étais enfant. Quel est ton plus vieux souvenir?
Mon père m’a chanté depuis que j’étais très petite. Il s’asseyait au bout de mon lit et il chantait jusqu’à ce que je m’endorme. Quelquefois, je me réveillerais pour qu’il continue et qu’il en joue une autre. À la place d’avoir une cassette ou une radio, j’avais comme un show live tous les soirs.
C’était ses chansons qu’il a jouées…
Ouais, il y a des chansons sur l’album qu’il m’a chanté, telles que Texas Sunshine et Streets of Quebec. Les choses plus calmes.


Quelle était ta relation avec la musique quand tu étais jeune et comment cela a-t-il changé au fil des années? Par exemple, j’imagine que quand tu étais enfant et adolescent c’était peut-être naïf et un peu idéaliste, mais en tant qu’artiste as-tu vu les choses de manière différente.
Quand j’étais jeune, je ne posais pas de questions. Les chansons étaient dans notre maison, mais faire une carrière n’était pas vraiment quelque chose qui me semblait possible. J’aimais la musique. Quand j’étais petite, c’était la musique de mon père, puis comme adolescent j’aimais la musique avec mon frère de la façon dont on jouait ensemble et on partageait. Je n’ai pas pensé oh je vais faire une carrière musicale, il faut que je joue pour pratiquer. Je voulais communiquer avec ma famille, je voulais chanter avec mon frère, mon père, mes cousins et mes amis. J’avais l’impression de mieux communiquer avec des gens quand je faisais de la musique. C’est comme un autre bras de ton corps. À un moment donné, je me suis rendu compte que je pouvais faire un spectacle et ça donnait de l’argent. Après ça, j’ai réalisé que je pouvais essayer de vivre ma passion.
Pourrais-tu parler de ton parcours géographiquement parce que tu es née au Québec, mais tu as également passé beaucoup de ta vie au Texas ?
Quand j’étais jeune, j’étais plus au Québec. Mon père vivait au Québec quand j’étais enfant. Ensuite, il s’est séparé de ma mère et il est retourné au Texas où j’ai passé la moitié du temps, l’été, à Noël, les choses comme ça. À 16 ans, je suis partie au Texas où j’ai habité. À 19 ans, j’avais un appartement à Houston avec mon père et ensuite je suis revenue. Parfois, j’y passais la moitié de l’année, mais pendant ma vingtaine, je suis allée habiter au Texas pendant plusieurs années. J’ai eu mon fils là-bas, puis je suis revenue au Québec.
Pourquoi était-il important que ton enfant soit élevé au Québec?
En fait, j’étais malade. Ce n’était pas bien pour ma santé au Texas ces derniers temps. Je voulais habiter dans un endroit où il y a un accès aux soins de santé, autant pour moi que pour mon fils, bien qu’il y ait des choses à améliorer ici dans le système de santé, mais c’est une autre histoire!


Considères-tu que tu as deux identités, une version texane et une version québécoise et, si oui, à quoi ressemblent-elles?
Ouais, je pense que j’ai les deux. Quelqu’un m’a déjà dit que j’étais plus sympathique en anglais. Je ne sais pas si j’ai une personnalité plus sérieuse en français, peut-être c’est évident sur mon album en français (Emilie Clepper et la grande migration) parce que c’est plus lourd et chargé. Peut-être que ma personnalité américaine est plus légère. Mais ce sont les perceptions extérieures. Moi, j’ai l’impression de porter les deux et que tout est un mélange. Il y a, par exemple, la southern hospitality et la façon de jaser. Parfois, je dis bonjour aux gens dans les rues de Québec que je ne connais pas et ils ont comme pourquoi as-tu dit salut? Au Texas, tout le monde se dit bonjour!
Grâce aux années que ton père, Russell Clepper, a passé dans la province, ainsi qu’à tes racines, y a-t-il une grande partie de lui qui est influencé par la culture québécoise?
Je pense que oui. Mon père adore le Québec. Il aime la langue, il aime les Québécois, il connaît les chanteurs. Il est quelqu’un qui est très investi dans la culture et je pense que ça a marqué sa personnalité.
En ce qui concerne la musique en général, comment compares-tu la scène au Texas et la scène au Québec?
C’est certain que la musique americana, outlaw country et honky tonk, est quelque chose qui est très présent au Texas et l’idée de l’auteur-compositeur troubadour qui se promène avec sa guitare. Je trouve que la musique est très vécue dans le sens qu’elle est partout et qu’elle fait partie de la culture. À Austin, par exemple, il y a un groupe de musique qui joue dans l’épicerie. Au Québec, je pense que le milieu traditionnel québécois est plutôt un esprit de groupe, des rassemblements dans un lieu où tous les gens connaissent les chansons. Texas ressemble à ça aussi, mais le songwriting est plus présent. Au Québec, il y a la chanson québécoise, mais c’est différent, les sonorités sont différentes et il n’y a pas le même twang ou rythme dans les paroles.
Ce que j’ai beaucoup aimé au Texas, c’est que j’avais accès à mes héros musicaux comme Billie Joe Shaver et James Mcmurtry. Il y en a plein, mais ce sont les gens qu’on peut aller voir dans un honky tonk et avec qui parler après. Au Québec, on est chanceux parce qu’on a un gouvernement qui encourage les arts et la culture et qui soutient les musiciens. Les deux places sont des forces extraordinaires et magnifiques à leur façon. Elles apportent leurs styles donc je me sens chanceuse d’avoir pu participer aux deux.
Ta musique et cet album, particulièrement avec les chansons La valse à Gaétan et Streets of Québec, est un moyen de rassembler le Texas et le Québec. Qu’est-ce que tu espères que les auditeurs ressentent en écoutant la musique?
J’espère que ça leur fera du bien, les réconfortera et que les chansons les plus joyeuses les rempliront de joie. Les chansons plus introspectives vont peut-être les faire réfléchir. Si la musique peut les transporter et faire du bien, je pense que mon père en sera vraiment content.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.
Photos : Clepper_RPhilippe
