Le Cabaret du Jugement Dernier est de retour en co-diffusion avec le Festival Montréal Complètement Cirque, reprenant sa formule gagnante : une série d’artistes présentent leur numéro devant un jury d’experts… et surtout devant le public, appelé à élire son favori. Une excellente vitrine de la diversité des arts du cirque.
Cette année, c’est Joe De Paul qui assure l’animation de la soirée. Principalement en anglais, ce qui pourra malheureusement laisser une partie du public francophone un peu en marge de certaines blagues. Il ouvre la soirée en chanson avant de présenter les différents concurrents avec enthousiasme, ponctuant le spectacle de plusieurs interventions humoristiques.


Les hostilités sont lancées par Niki, qui livre un superbe numéro de mât pendulaire. Sur une musique douce et aérienne, elle fait preuve d’une force et d’une souplesse remarquables, s’enroulant autour de son appareil avec une facilité déconcertante. Les contorsions s’enchaînent avec grâce tandis que le mât oscille au-dessus de la scène. Une ouverture tout en poésie qui captive immédiatement le public.



L’ambiance change radicalement avec Ethan Hinshelwood et sa roue Cyr. Les yeux bandés, vêtu de noir et porté par une trame sonore techno inquiétante, il fait tourbillonner sa lourde roue sur une scène qui paraît soudain bien exiguë. Une seconde partie plus lyrique et opératique lui permet d’ajouter de belles manipulations ainsi que plusieurs impressionnants lâchers de mains et de pieds. Malgré quelques chutes, le numéro impressionne par son audace, proposant plusieurs idées originales.




Joe De Paul revient ensuite sur scène, cette fois comme artiste. Son numéro de gymnastique, déjà aperçu au Monastère, n’a peut-être plus l’effet de surprise, mais demeure efficace et franchement amusant.
En vélo acrobatique, Raphaëlle Pelletier apporte une touche inattendue de poésie. Assise à l’envers sur son vélo, décrivant lentement des cercles concentriques, elle entonne une chanson qu’elle accompagne elle-même à la guitare. Sa voix résonne sous les voûtes du Centre St Jax avec une douceur saisissante. Une fois son instrument déposé, elle dévoile un impressionnant vocabulaire acrobatique, multipliant les équilibres avec beaucoup d’assurance. Tout n’est pas encore parfaitement maîtrisé, mais l’audace de la proposition séduit. La conclusion, aussi soudaine qu’efficace, ne manque pas de surprendre.


Basile Pucek enchaîne avec un numéro de jonglerie aussi surprenant qu’original. Aux traditionnelles balles succèdent… des boules de neige. En éclatant dans les airs ou sur son corps, elles créent un effet visuel aussi beau qu’inattendu. Sensuel, totalement habité par la musique, l’artiste joue habilement avec cette matière éphémère pour offrir un numéro chaud-froid particulièrement mémorable.


Après l’entracte, l’occasion parfaite de prendre un verre et de débattre des favoris de la soirée, Elena Suárez reprend le spectacle avec un numéro de suspension capillaire. Magnifiquement costumée, elle évolue sur Berghain de ROSALÍA et Björk avec une présence magnétique. Sa musicalité et son charisme captivent immédiatement le regard. Si la montée dramatique aurait gagné à culminer sur une finale plus spectaculaire, l’ensemble demeure élégant et captivant.


Puis vient l’un des grands moments de la soirée. Dominique Bouchard électrise littéralement la salle avec son numéro de diabolo. Le public frappe des mains en cadence pendant que les diabolos s’envolent dans une chorégraphie effrénée. Entre virtuosité technique et personnage attachant, l’artiste provoque une avalanche de « oh! » et de « ah! », offrant l’une des prestations les plus divertissantes de la soirée.


Avec son tissu aérien, Natalie Bednarski propose une esthétique beaucoup plus étrange et contemporaine. Comme hébétée, elle évolue dans les airs sur des sons scratchés, alternant mouvements saccadés et impressionnantes postures de contorsion. Une proposition singulière qui tranche avec la grâce plus classique des numéros précédents.



La soirée atteint finalement son apogée avec Épicentre, la nouvelle création d’Augustin et Yohan, présentée sur un appareil inédit : le mât oscillant. Dès les premières secondes, le duo nous transporte dans l’atmosphère d’un square éclairé par un lampadaire. D’abord semblable à un mât chinois revisité, leur appareil révèle progressivement tout son potentiel. Les artistes se croisent, se soutiennent, utilisent le mât et leur partenaire autant comme obstacle que support dans une chorégraphie d’une grande fluidité.


Puis survient la véritable révélation : fixé sur une imposante base circulaire, le mât se met à osciller sous leurs pieds. Tantôt porté par l’un, tantôt par l’autre, il devient un terrain de jeu en perpétuel déséquilibre où chaque mouvement semble défier les lois de la physique. Les figures s’enchaînent avec une fluidité remarquable et témoignent d’un immense travail de recherche et d’expérimentation. La spectaculaire image finale déclenche une longue ovation, plusieurs spectateurs se levant spontanément pour saluer cette création aussi innovante que profondément poétique.
Plus qu’un simple gala, le Cabaret du Jugement Dernier célèbre la diversité des arts du cirque en réunissant, le temps d’une soirée, des disciplines, des univers et des personnalités radicalement différents. Chaque artiste y défend sa vision avec générosité et authenticité, transformant cette compétition bon enfant en une formidable vitrine de la créativité circassienne actuelle. Le plaisir est autant sur scène que dans la salle, où chacun compare ses coups de cœur avant le verdict final.


Il ne reste plus que deux représentations, ce samedi 11 juillet. Si vous souhaitez découvrir certains des artistes qui feront sans doute le cirque de demain, tout en participant au choix du lauréat de cette édition, il serait dommage de manquer ce rendez-vous. À vous de voter… en votre âme et conscience.

Lucas Brunet | Journaliste

Benoit Z. Leroux | Photographe
Grand consommateur de culture, Benoit Z. s’intéresse à beaucoup de disciplines. Le monde circassien est son principal terrain de jeu. Toujours curieux, ouvert et la caméra prête.
