Présentée en première le 1er octobre à l’Espace Go, Autobiographie du rouge, d’après le roman en vers libres d’Anne Carson, prend vie sous la direction du metteur en scène Gabriel Charlebois Plante. Revisite poétique et troublante du mythe grec de Géryon, la pièce sera à l’affiche jusqu’au 19 octobre.
Publié en 1998, le roman en vers libres Autobiographie du Rouge d’Anne Carson revisite le mythe grec de Géryon, monstre à trois têtes et trois corps voué à être tué par Héraclès — mieux connu sous le nom d’Hercule, héros admiré pour sa force, sa bravoure et sa résistance.
Sous la plume de Carson, Géryon devient un garçon sensible, dissimulant ses ailes rouges sous ses vêtements. C’est une histoire de désir caché et de différence. Il tombe amoureux d’Héraclès au premier regard, avant de connaître la déception. Ce dernier convoite le troupeau de bœufs magnifiques que Géryon élève aux confins de la prétendue civilisation. Ce prétexte illustre comment la différence est jugée impudente et peut justifier le rapt du butin : l’opposition entre le barbare et le civilisé, en toute impunité — la loi du plus fort. Déception pour l’être sensible, qui en souffrira.



Le metteur en scène Gabriel Charlebois Plante a choisi d’inverser les genres et de dédoubler les personnages pour donner un souffle nouveau au récit. Les rôles masculins sont confiés à des femmes, dont le rouge sur le visage sert de lien psychologique. Le texte n’indiquant jamais clairement cet arrangement inventif, une incertitude demeure. Le journal intime, qui aurait pu dévoiler les pensées de Géryon, reste mystérieux et laconique. Était-ce le souhait de bousculer les conventions et d’offrir une lecture plus moderne? Toujours est-il que le spectateur attend un dénouement qui tarde à venir, malgré le jeu habile des comédiens et les éclairages somptueux de Julie Basse. Les intentions des personnages restent parfois difficiles à cerner. Cette opacité finit par rappeler l’isolement propre à notre époque, où l’on perd un peu le sens profond de l’existence malgré l’effort de résistance individuelle.
Lumineuses, Amélie Dallaire et Céline Bonnier, interchangeables, tracent un fil conducteur dans le drame des autres personnages. Étienne Lou, Élisabeth Smith et Juliette Gariépy apparaissent comme des ombres superbes, glissant sous les meubles et à travers les coulisses avec agilité et grâce. Des sons acérés et des tremblements acharnés ponctuent leur jeu… mais l’adhésion du spectateur ne se fait pas. Médusé, le public de la première peine à s’émouvoir.


En somme, une soirée mystérieuse, qui séduit par sa singularité, mais n’arrive pas à nous éblouir, tant son opacité s’avère parfois trop lourde.

Michel Jolicoeur | Journaliste

