Devant l’engouement indéniable du public, le TNM a ajouté quatre nouvelles représentations de 887, le remarquable solo de Robert Lepage. Après avoir conquis les publics d’ici et d’ailleurs depuis sa création, ce spectacle incontournable revient une fois de plus déployer toute la puissance d’un théâtre à la fois intime et universel. C’est le 13 août, lors de la première représentation de cette nouvelle série montréalaise, que nous avons eu la chance de replonger dans l’univers fascinant de l’un des plus grands hommes de théâtre québécois.
Quand la petite histoire rencontre la grande
Avec 887, Robert Lepage part d’une question en apparence toute simple : pourquoi arrivons-nous à nous souvenir de certaines choses et en oublions-nous d’autres? Invité à réciter Speak White, le célèbre poème de Michèle Lalonde, lors d’un événement commémorant les 40 ans de la Nuit de la poésie de 1970, le comédien constate qu’il peine à apprendre le texte par cœur. Cette difficulté devient le point de départ d’une vertigineuse exploration de la mémoire.
Pour comprendre ce qui se joue dans sa propre tête, l’artiste remonte le fil de ses souvenirs jusqu’au 887, avenue Murray, à Québec, l’immeuble où il a grandi dans les années 1960. Il évoque son père, chauffeur de taxi, sa mère, ses frères et sœurs, les voisins, les conversations entendues et les événements qui ont façonné son enfance. Peu à peu, les souvenirs familiaux se mêlent à ceux d’une société québécoise en pleine transformation.
La Révolution tranquille, la question linguistique, les tensions politiques et identitaires et la crise d’Octobre apparaissent ainsi en filigrane d’une histoire qui demeure profondément personnelle. Robert Lepage ne donne jamais l’impression de faire une leçon d’histoire. Il raconte plutôt la grande Histoire à hauteur d’enfant, à travers les fragments parfois imprécis d’une mémoire qui tente de reconstruire le passé.
Et c’est précisément là que 887 prend toute sa force : ce qui appartient d’abord à Robert Lepage finit par réveiller quelque chose en chacun de nous.
Une maquette absolument fascinante
Mais raconter 887 sans parler de son extraordinaire scénographie serait passer à côté d’une bonne partie de sa magie.
Dès que le bloc-appartements du 887, avenue Murray apparaît sous la forme d’une imposante maquette réduite, notre regard est happé. Ce qui pourrait n’être qu’un élément de décor devient rapidement un véritable personnage du spectacle.
Les fenêtres s’illuminent. Des silhouettes apparaissent. Des pièces s’ouvrent. Des personnages miniatures prennent vie. Et surtout, la maquette se transforme constamment sous nos yeux, révélant de nouveaux espaces et de nouvelles perspectives. Un appartement, une rue, une chambre, un souvenir : tout semble pouvoir surgir de cette étonnante boîte à mémoire.
On retrouve ici tout le génie scénique de Robert Lepage et d’Ex Machina : vidéo, projections, jeux d’échelle, éclairages, mécanismes et objets miniatures s’imbriquent avec une précision remarquable. Pourtant, la technologie ne prend jamais le dessus sur l’histoire. Elle se met entièrement à son service.
C’est probablement ce qui impressionne le plus. Nous savons parfaitement que nous sommes devant une maquette et des artifices de théâtre, mais quelques secondes suffisent pour que notre imagination fasse le reste. Le petit devient immense. À plusieurs reprises, on se surprend simplement à regarder le décor se métamorphoser en se demandant : mais comment ont-ils fait ça?
Robert Lepage, formidable conteur


Au centre de toute cette mécanique demeure pourtant un homme, seul sur scène. Et quel conteur!
Pendant près de deux heures, Robert Lepage passe avec une aisance déconcertante du récit à l’incarnation. Un changement de posture, une intonation, une expression du visage suffisent parfois pour faire apparaître un nouveau personnage.
Il raconte son père avec tendresse, revisite son enfance avec humour et porte un regard lucide sur ses propres souvenirs. Il peut nous faire sourire avec une anecdote familiale puis, presque sans transition, nous entraîner vers des territoires beaucoup plus graves.
Jamais on ne sent l’effort derrière cette performance pourtant extrêmement exigeante. L’artiste semble simplement nous raconter une histoire. Son histoire.
C’est là tout son talent : cette impression que le spectacle pourrait presque se dérouler autour d’une table, alors qu’une impressionnante mécanique théâtrale se déploie autour de lui.
Robert Lepage possède cette qualité rare des grands conteurs : il sait laisser respirer une histoire. Il connaît la valeur d’un silence, d’un regard, d’une hésitation. Il sait surtout comment faire surgir l’émotion sans la forcer.
Et puis vient Speak White
Toute cette exploration de la mémoire nous conduit finalement vers le moment que l’on attend, sans nécessairement mesurer à quel point il sera puissant.
Robert Lepage se retrouve devant nous et récite enfin le poème Speak White, de Michèle Lalonde. Tout ce que le spectacle a construit jusque-là semble alors converger vers cet instant.
La mémoire personnelle rejoint la mémoire collective. Le petit garçon du 887, avenue Murray, l’homme qu’il est devenu et l’histoire politique et linguistique du Québec, semblent soudain appartenir au même récit.
Et Robert Lepage livre le poème avec une intensité saisissante.
Il ne s’agit plus simplement de réciter un texte appris par cœur. Après avoir passé près de deux heures à nous expliquer les mécanismes fragiles de la mémoire, il donne soudain l’impression que chaque mot du poème vient de très loin en lui.
La performance atteint ici son paroxysme.
Sa voix, son regard, sa présence et la charge des mots suffisent. Toute l’ingéniosité technologique qui nous émerveillait quelques minutes auparavant s’efface derrière la puissance de l’interprète.
Et le contraste est magnifique.


Un théâtre intime qui devient universel
Plus de dix ans après sa création, 887 n’a rien perdu de sa pertinence. Peut-être même certaines de ses questions résonnent-elles aujourd’hui avec encore davantage de force : que choisissons-nous de retenir collectivement? Qu’oublions-nous? Et que reste-t-il de notre histoire lorsque disparaissent ceux qui pouvaient encore nous la raconter?
Robert Lepage réussit avec 887 quelque chose de précieux : partir d’une adresse, d’un appartement, d’un père, d’une famille et de quelques souvenirs d’enfance pour raconter beaucoup plus grand que lui.
Visuellement éblouissant sans jamais être froid, drôle sans sacrifier la profondeur et émouvant sans tomber dans le mélodrame, 887 constitue une démonstration magistrale de ce que le théâtre peut accomplir, lorsqu’un grand conteur rencontre une scénographie d’une inventivité exceptionnelle.
Et lorsque les lumières se rallument, on comprend mieux pourquoi le public en redemande.
Une performance solo à voir… et assurément à revoir.
La pièce 887 sera présentée jusqu’au 30 août au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Billets : https://billets.tnm.qc.ca/tnm Elle sera ensuite présentée au Théâtre Le Diamant à Québec.
- Texte, mise en scène et interprétation : Robert Lepage
- Direction de création et idéation : Steve Blanchet
- Production : Ex Machina
- Source : Théâtre du Nouveau Monde

Josée Laberge | Journaliste
Passionnée de musique depuis son jeune âge et ayant une formation de pianiste, Josée a des goûts musicaux très éclectiques. Dévorant la culture sous toutes ses formes, elle adore assister à des spectacles ou événements de tous genres, afin de partager sa passion pour la richesse de la culture québécoise et de ses nombreux artistes talentueux.

