Jusqu’au 18 avril 2026, le Théâtre du Rideau Vert présente Glenn Gould : Naissance d’un prodige, un spectacle mêlant humour et émotion pour plonger dans la vie et le génie de ce pianiste hors du commun.
Entre humour et gravité, une rencontre intime avec un talent hors du commun
Quiconque a déjà entendu un enregistrement des Variations Goldberg de JS Bach interprété par Glenn Gould aura certainement apprécié la précision, le calme et la joie qui exhalent de son jeu, marquant durablement l’époque. La pièce Naissance d’un prodige d’Ivan Caldérac, adaptée pour le Québec par Emmanuel Reichenbach et mise en scène par Frédéric Bélanger, illustre la vie personnelle et le parcours parfois cahoteux de cet artiste exceptionnel, depuis sa petite enfance de surdoué, constamment surveillé et encadré par une mère étouffante de trop de bonne volonté. Dès l’âge de 3 ans, on découvre qu’il possède l’oreille absolue : il peut reconnaître et nommer les notes qu’il entend ainsi que toutes celles des accords. Pianiste frustrée, sa mère veut l’entraîner à la perfection et l’enferme dans les toilettes pour exiger qu’il nomme sans erreur les notes qu’il entend, à défaut de quoi il reste enfermé. Danielle Proulx incarne cette mère, Flora, bien-pensante et dominante envers son mari, Henri Chassé, forcément doucereux, et envers son fils unique, qui est « tout pour elle ». Jusqu’à ses 15 ans, elle dormira dans le lit de son fils adolescent un soir sur deux.
Bientôt, un imprésario capable de reconnaître le talent exceptionnel entre en scène : Walter Homberger, interprété par Étienne Pilon, remarquable par sa voix et son ton. Il organise des tournées à travers le Canada puis dans les grandes capitales, encadrant temporairement l’artiste torontois dans son éclatante ascension. Intolérant à toute distraction ou événement perturbant sa vision perfectionniste, Gould conçoit la musique comme un exercice de mathématiques appliquées qu’il doit maîtriser parfaitement. Les aléas des tournées ne sont pas facilement tolérables pour cet artiste, qui doute constamment de sa performance et souffre d’hypocondrie, craignant microbes et bactéries, surtout dans les hôpitaux.
Dès 1950, on assiste à l’ascension fulgurante de Gould parmi les grands interprètes mondialement acclamés, mais aussi à ses difficultés relationnelles, son art pianistique devenant une obsession qui l’empêche de voir la beauté du monde extérieur. En 1964, il met fin aux concerts, qui l’épuisent émotionnellement, pour se consacrer aux enregistrements et aux émissions pour Radio-Canada. Il décède à 50 ans d’un AVC en 1982.
Maxime de Cotret, doté d’un regard inquiet et d’une gestuelle décalée, incarne un Glenn Gould hypersensible, nerveux et tourmenté par ce que l’on désigne aujourd’hui comme le syndrome d’Asperger. Ce trouble se caractérise par des difficultés dans les interactions sociales, une communication non verbale complexe et une hypersensibilité sensorielle, tandis que les mémoires visuelle et auditive sont exacerbées, lui offrant un net avantage pour apprendre par cœur des pages de partition en un temps record. Son jeu de mots saccadé et ses tremblements ajoutent à la crédibilité du personnage. Une cousine bienveillante, Jessie, interprétée par Catherine Renaud, éprouve une affection amicale teintée de romantisme pour lui. Leur scène de baiser improvisé reste maladroite et dépourvue de passion. Flora voit d’un mauvais œil cette cousine et tente de l’éloigner comme une concurrente insipide, mais Jessie restera fidèle et affectueuse jusqu’à la fin.



La mise en scène inventive prévoit la musique en direct sur scène, renforçant la magie de l’expérience. La scène, relativement petite au Rideau Vert, place le pianiste Gaël Lane Lépine au deuxième niveau, tandis que les comédiens parcourent le clavier d’un autre piano sans le toucher, convention originale qui enveloppe la pièce de douceur et de rêverie. Les costumes très habillés des années 60 sont amples et soutiennent la construction des personnages, rappelant que Gould avait toujours froid, avec gants et tricots. Le décor, simple et familier, présente un tourne-disque sous le piano, un instrument essentiel, un téléphone utile et un escalier. Par moments, la projection d’archives en noir et blanc montre Glenn Gould, concentré, soucieux, penché à 45 degrés sur un clavier. Fascinant de constater que son interprétation sensible traverse le temps et continue de faire vibrer les maîtres compositeurs baroques.



À voir et à entendre au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 18 avril.

Michel Jolicoeur | Journaliste

Photos : Courtoisie
Courtoisie photos : Danny Taillon
