Alice Bro, c’est une artiste qui a l’intention de nous faire sourire. Avec son banjo et accompagnée de musiciens qui apprécient l’ambiance de fête autant qu’elle, Alice Bro chante avec une familiarité teintée d’humour. Il n’y a pas vraiment de filtre dans son premier album 100 filtres — ce sont des chansons qui parlent de niaiseries, d’alcool et de la joie de fumer des clopes.
Mais il y a aussi un côté sombre. Les thèmes de la déprime et du féminisme sont abordés avec légèreté afin de se débarrasser de la négativité et de la frustration. Ces thèmes se font entendre notamment dans Blonde à personne, chanson sortie en décembre, et Blanc. La vie n’est pas toujours une fête, mais on peut quand même essayer de rire ensemble.
On a parlé avec Alice Bro lors de la sortie de 100 filtres pour en savoir plus sur son univers musical.
Félicitations pour la sortie de ton tout premier album! Pour commencer, pourrais-tu présenter l’artiste Alice Bro et ton parcours musical?
J’ai fait mon premier cours de guitare quand j’avais environ 8 ans et j’ai commencé à écrire des chansons à l’adolescence. Je me suis mise à faire quelques petits shows vers le début de ma vingtaine, mais pas très sérieusement. C’est comme si chaque fois que j’essayais de faire d’autres choses, la vie me ramenait à la musique. Au début de la pandémie, j’avais un band un peu électrique qui s’appelait Alice Bro et Boukane. Après ça, j’ai formé un trio qui s’appelait Alice Bro Trio et, là, on englobe toute l’expérience avec juste le nom Alice Bro.
Tu es toujours accompagnée de ton banjo. Ça fait combien de temps que tu le joues? Est-ce que ça a toujours été ton instrument de choix?
Non, je jouais de la guitare et de la guitare slide pendant longtemps. C’est pendant la pandémie que je me suis mise au banjo.
Ton album 100 filtres est le résultat de plusieurs années de travail. Pourrais-tu parler de son évolution?
Dans le fond, l’album englobe les vieilles compositions, les premières que j’ai faites dans ma vingtaine. Ce sont les premières chansons que j’ai réalisées que les gens avaient en tête. J’avais des amis qui me réclamaient des chansons. Même si je n’avais pas de spectacles, ils étaient comme : « S’il te plaît, s’il te plaît, joue-moi ta compo! » Donc l’album englobe ces vieilles compos de ce temps-là et leur évolution à travers les dernières années. Avec les spectacles d’Alice Bro Trio, on est allés vers quelque chose de plus sentimental et vulnérable, mais en gardant toujours l’esprit festif.
Quelles sont ces chansons-là, les plus vieilles?
Ah, les chansons Mange-moi donc et Lequel tu liches. En fait, les chansons les plus anciennes sont vraiment les plus vulgaires [rires]. Je viens de le remarquer.
Il y en a plusieurs que tu avais commencées dans le passé. Comment as-tu terminé leur processus de création? Par exemple, est-ce que ce sont les paroles que tu avais revisitées ou plutôt le son?
En fait, toutes les vieilles chansons ont déjà été complétées. Je n’osais pas changer la version originale. Mais il y en avait une nouvelle que j’ai écrite quelques mois avant la création de l’album. Elle a fitté avec le contexte. Les nouvelles ont pris quelque temps à être finalisées, avec les paroles et tout. Je trouve qu’en général, les paroles sont super importantes pour exprimer ce que tu as envie de dire.
D’habitude, quel est ton processus d’écriture? Est-ce que c’est quelque chose qui vient en premier? Je demande parce que ta façon de chanter a un ton très familier, parfois comme si les paroles étaient improvisées.
Oui, c’est souvent ça. Elles arrivent sur le coup, parfois quand je me réveille pendant la nuit. Avec les paroles en premier, c’est comme ça que je construis les chansons.
En écoutant ta musique, on sent vraiment une ambiance le fun. On a l’impression de s’amuser entre amis. À quoi ressemblait la période d’enregistrement?
C’était spécial parce qu’il y avait un mix de nouveaux musiciens que je ne connaissais pas. Le réalisateur a mis son grain de sel là-dedans en me montrant une autre manière de développer les chansons. J’avais juste fait un EP avant avec Alice Bro Trio, et ce processus de création en trio était très familial. 100 filtres a été la première fois que j’ai travaillé avec un réalisateur, Tonio Morin Vargas, qui avait une manière de travailler propre à lui. On a essayé de garder l’ambiance familière, mais avec une nouvelle énergie. Tous les anciens musiciens qui jouaient avec moi au cours des dernières années sont présents dans au moins une chanson. L’album rassemble donc les anciens musiciens et les plus récents.
À quel point tes musiciens ont-ils influencé les chansons? Par exemple, dans des chansons comme Et pis ça r’part, qui ont du piano et plus d’instrumentation, il y a comme une vibe de jam band.
Avec le trio, on avait plus d’instruments acoustiques et moins de piano. C’est sûr que mes musiciens du trio ont vraiment influencé la structure des chansons, surtout parce qu’ils avaient une expérience en classique. Mon altiste, Vincent Delorme, a étudié en classique. Pascal Demalsy était organiste au Conservatoire. J’avais d’autres gens qui m’ont influencée avec le côté jazz, comme Tim Savard. Le réalisateur a également ajouté sa touche. Il y avait plein d’approches différentes.
Je ne t’ai pas encore vue en spectacle, malheureusement, mais je sais qu’il y a toujours beaucoup d’énergie sur scène. Est-ce que le fait de jouer des spectacles a influencé ton approche de la musique? Penses-tu que cet album est également le résultat de ton expérience sur scène?
Oui, surtout parce que ce que je vis le plus sur scène avec les années, c’est que je me laisse aller davantage. Il y a un côté plus humoristique. Je suis une grande fan d’humour et j’adore regarder tous les nouveaux humoristes du Québec. Ça me parle beaucoup et, grâce aux spectacles que j’ai faits ces dernières années, je suis devenue plus à l’aise avec le côté humoristique, dans les chansons, mais aussi dans l’animation sur scène. Ça se reflète quand même dans l’album, parce qu’il y a un côté humoristique qui ressort. C’est un aperçu de ce à quoi ressemblera l’ambiance en salle.
J’ai découvert ta musique grâce à Blonde à personne. Même si c’est ta chanson la plus sombre, ça m’a hypnotisé tout de suite. Y a-t-il une histoire derrière cette chanson et son ambiance plus mélancolique?
Ça vient de mon incapacité à être confortable dans un engagement de couple. Il y a beaucoup de mécanismes un peu patriarcaux dans les relations monogames et hétérosexuelles. On dirait que le rôle de la femme est souvent d’être un peu en arrière. Quand tu es la blonde de quelqu’un, dans le fond, tu n’as pas vraiment de nom : « Ah oui, la blonde de Simon va venir souper. » Personne ne dit jamais son nom. Il y a des gens qui m’ont dit que c’est pareil de l’autre côté, parce qu’il y a des gars qui sont appelés le chum de quelqu’un, mais je le remarque plus avec les femmes. Quand je suis investie dans une relation, je ne suis soudainement plus Alice Bro, je suis la blonde de telle personne. Ça m’a toujours insultée.
Une de mes chansons préférées de l’album est Blanc, qui est aussi la dernière. C’est très ludique et j’adore quand un album se termine sur un rayon de soleil ou une explosion de douceur. Y a-t-il une anecdote derrière cette chanson?
Ben oui! J’ai commencé à écrire cette chanson l’année passée, au printemps. Je me suis rendu compte qu’au Québec, le printemps et l’automne sont souvent super gris et monotones. Ce sont les périodes qui entourent l’hiver, la saison la plus déprimante du côté météo. J’ai beaucoup écouté Les Colocs et l’histoire de Dédé Fortin m’a beaucoup influencé. Quelqu’un m’a dit que le printemps est le moment le plus terrible pour les gens dépressifs parce que tout le monde commence à être heureux avec l’arrivée de l’été. Avec les temps chauds, les gens sont plus positifs, mais les personnes dépressives sont souvent les dernières à sortir de cet état-là. En avril, en mai, c’est encore gris. Chaque fois que je voyais le ciel sans couleur — même pas gris, juste rien, comme une page blanche — ça m’a beaucoup affecté. Donc, je trouve que la chanson est une manière un peu cynique de dire : « Ah, c’est déprimant au bout, cette température-là, mais il faut qu’on rie et qu’on se tourne vers l’humour. »
La chanson Smoke est peut-être rare dans le sens où elle célèbre le fait de fumer des cigarettes. Je sais que c’est une chanson niaiseuse, mais y a-t-il un message que tu as voulu transmettre?
Je trouve qu’on dit que l’habitude de fumer, c’est la mentalité des pauvres. Ça reflète beaucoup la classe ouvrière. C’est comme : tu t’en vas au shop, tu fais ton shift pis, là, tu fumes ta top. C’est un symbole de la classe ouvrière, des p’tits pauvres, des p’tits bums et des marginaux. On m’appelle la reine des botchs, donc je prends mon titre à cœur. Je crois que c’est la seule monarchie qui devrait continuer!
Tu as une petite tournée qui s’en vient. As-tu des choses spéciales prévues pour ces spectacles? Comment ces spectacles vont-ils se comparer à ceux du passé ?
On va avoir toutes les nouvelles chansons de l’album et je vais ajouter plusieurs musiciens. J’aimerais que tous les musiciens qui ont joué sur l’album soient là.
Quels sont tes espoirs ou tes autres projets pour cette année? C’est l’fun que l’album soit sorti en février parce que tu as toute l’année pour en profiter.
Oui, c’est vrai! C’est sûr que c’est mon projet qui me tient le plus à cœur, mais je commence à avoir quelques side projects, comme Les sorcières de salon, avec Margaret Tracteur et Élyze Venne-Deshaies. Je collabore aussi avec Vander, l’ancien bassiste des Colocs, qui fait le cabaret Dehors Novembre. C’est vraiment intéressant parce qu’on va faire le répertoire des Colocs au complet avec de gros artistes, dont Édouard Tremblay-Grenier. Peut-être qu’il y aura aussi des projets avec Rudy Caya, de Vilain Pingouin. Depuis que j’ai fait leur première partie l’année passée, on est devenus très proches.
Pour finir, comment décrirais-tu la vibe de 100 filtres? Dans quel genre d’ambiance aimerais-tu que les gens l’écoutent?
Ah! Une ambiance de transparence et d’authenticité. Je veux que les gens soient crus, bruts et le plus vrais possible au quotidien, que ce soit dans une ambiance super festive ou super vulnérable.

Frankie Rose | Journaliste
Frankie est originaire d’Angleterre mais elle est francophone dans l’âme et elle aime découvrir et promouvoir la langue. En ce qui concerne la musique, elle aime les chansons qui racontent les histoires, que ce soit dans les paroles ou le lien personnel que la musique peut créer.

Photos : Courtoisie
Photo: Maxime Leblanc
